Sciences-Po Paris « décapitée »…

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Le directeur de Sciences-Po, Frédéric Mion, a donc fini par démissionner à la suite des révélations de Marianne, puis de celles du Canard enchaîné, sur ses mensonges dans l’affaire Duhamel. Et, tout à coup, c’est un des temples des élites politico-médiatiques qui tremble sur ses fondations. Ou plutôt sur sa Fondation, celle dont Olivier Duhamel a quitté la présidence, confiée par intérim à Louis Schweitzer, et qui se retrouve désormais privée de son administrateur. Un salutaire nettoyage des écuries d’Augias, penseront tous ceux qu’horrifie le silence pudique utilisé comme arme des puissants pour garantir l’impunité et perpétuer un pouvoir. Et l’occasion, peut-être, de comprendre quel rôle joue l’Institut d’études politiques dans la perpétuation d’un système oligarchique dont le principal fait d’armes est l’émergence d’une défiance profonde des citoyens envers les institutions et leurs représentants.

Frédéric Mion est, comme Marc Guillaume, qu’il aurait en l’occurrence cherché à couvrir, comme Richard Descoings, à qui il a succédé, conseiller d’État. Ce n’est pas anecdotique, tant ce corps, sans doute davantage que l’Inspection des finances, agit aujourd’hui comme un pouvoir non élu dont la fonction serait de résister à toute tentative par des politiques de répondre aux aspirations de leurs électeurs. Le Conseil d’État juge en dernier ressort en matière administrative, est de plus en plus cette entité qui contrôle les lois avant même leur passage devant le Parlement et les édulcore de tout élément un peu trop échevelé ou révolutionnaire. Son vice-président est d’ailleurs membre du conseil d’administration de la Fondation nationale des sciences politiques, en même temps que divers « représentants des fondateurs », dont la liste se confond avec celle des hommes qui ont orienté les grands choix de la France sur les trente ou quarante dernières années. Michel Pébereau, président d’honneur de BNP Paribas, dont la toute-puissance éclaire l’étrange propension de la France à préserver son secteur bancaire à coups de financiarisation de l’économie plutôt que de penser une politique industrielle. Pascal Lamy, président de l’Institut Jacques Delors, ancien commissaire européen, ancien directeur général de l’OMC, qui a promu avec force le libre-échange et l’ouverture de l’Union européenne à tous les vents de la globalisation, avant de se mettre à professer, à l’occasion de la pandémie, les vertus d’une Europe puissance. Henri de Castries, ancien PDG d’AXA assurances, président de l’Institut Montaigne, président du comité directeur du groupe Bilderberg…

L’observateur distrait n’a de Sciences-Po Paris que l’image d’une école moins prestigieuse que Normale sup ou l’ENA, et dont les étudiants se distinguent par leur ferveur dans l’organisation de manifestations inclusives comme ce «hijab day », qui incite les jeunes filles à arborer ce symbole de féminisme et d’émancipation. Ce serait oublier que si l’école est devenue le poste avancé du différentialisme anglo-saxon dans l’enseignement supérieur français, c’est par l’action d’un homme, Richard Descoings, qui incarne la jonction entre cette idéologie « minoritariste » et l’omniprésence des réseaux de pouvoir. Avec une dimension supplémentaire: la transformation de l’enseignement supérieur français, sous les applaudissements des politiques de droite et de gauche. Richard Descoings ne fut pas seulement le promoteur de la discrimination positive, à travers des conventions signées entre Sciences-Po et certains lycées de ZEP qui, au nom des meilleures intentions du monde, entérinaient la destruction de l’école républicaine et l’impossibilité pour les jeunes défavorisés d’acquérir les savoirs nécessaires à la réussite d’un concours anonyme, Quiconque discutait avec lui comprenait que, pour cet homme brillant, le contenu des enseignements, les savoirs, n’existaient pas: une école sert à se construire des réseaux. Peu importe, donc, le niveau que l’on a à l’entrée, du moment que l’on entre et que l’on se constitue un carnet d’adresses. Il fut la star des médias « progressistes » qui s’extasiaient de ce directeur adepte des soirées étudiantes et qui trouvaient géniale la transformation du creuset des futurs serviteurs de l’État en business school américaine. La réussite de Sciences-Po s’appuyait d’ailleurs sur un modèle économique dont on se doute qu’il est impossible à reproduire dans des universités françaises paupérisées. Tout le monde ne bénéficie pas de l’entregent d’un directeur introduit autant à l’UMP qu’au PS et de ce subtil mélange des genres entre public et privé qui permet à Sciences-Po de s’endetter presque autant que la Ville de Paris (c’est dire…).

Certes, l’école fournissait à nombre de journalistes une carte de visite de chargé de cours » qui vous éclaire d’une aura bienvenue. Voilà qui rend plus difficile l’examen objectif du fonctionnement de ce bastion de la pensée conforme, dont la force est, depuis des décennies, de produire des adeptes zélés du libre-échange et de la division mondiale du travail. Aujourd’hui, ces étudiants biberonnés aux sciences sociales américaines et à la cancel culture pourraient bien ébranler, pour des raisons bien éloignées de la critique de l’oligarchie, le temple de la reproduction. Mais l’oligarchie elle-même n’aura sans doute qu’à se reconstituer une figure présentable.

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