Biotechs : 5 verrous à lever pour décoller…

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L’échec de Sanofi et la réussite de la biotech Valneva qui livrera d’abord le Royaume-Uni ont jeté une lumière crue sur les déboires de la recherche française. Le pays dispose pourtant d’atouts.

« Entre 2005 et 2015, la part des médicaments fabriqués en France a été divisée par deux », a rappelé cette semaine la ministre déléguée à l’Industrie, Agnès Pannier-Runacher. Mercredi, la France a encore perdu trois places dans le classement Bloomberg 2021 des pays les plus innovants, tombant à la 13e place. La promotion de la filière santé a beau être l’une des priorités du quinquennat, ce qui semble une évidence dans la crise sanitaire que nous traversons, les verrous sont encore nombreux pour libérer l’innovation et la rendre offensive. ​

Comment la France peut-elle afficher des dépenses de santé parmi les plus élevées de l’OCDE et se retrouver bonne dernière de la campagne européenne de vaccination ? Pourquoi l’Institut Pasteur doit-il régulièrement faire appel aux dons quand Moderna lève un milliard de dollars en un clin d’œil sur les marchés ?

Ce ne sont pourtant ni les talents ni le dynamisme qui manquent ! D’Emmanuelle Charpentier, Nobel de Chimie en 2020 pour son ciseau génétique CRISPR, à Gérard Mourou, Nobel de physique en 2019 pour sa technique d’amplification des lasers, la France dispose de merveilleux cerveaux… mais ces chercheurs, trop souvent, ont dû s’expatrier. Une soixantaine de biotechs de pointe naissent chaque année en France… mais des 30 licornes européennes de la biotech, seules deux sont françaises.

L’Hexagone manque de moyens et pâtit d’une défiance croissante face à la prise de risque et au progrès scientifique. Tout n’est pas noir pour autant. Certes, le retard accumulé par Sanofi ou la primauté britannique sur les produits de Valvena sont humiliants. Mais la France peut encore lâcher les freins et revenir dans la course. A conditions de débloquer cinq verrous.

1-En finir avec le principe de précaution

Le principe de précaution, inscrit dans la Constitution depuis 2005, est le joker de la peur. On le dégaine quand, à bout d’arguments scientifiques face à l’innovation, on ne peut brandir que le doute. Un doute qui ne profite jamais à l’accusé – le progrès. Constat unanime de l’écosystème : ancrée dans nos mentalités, la lecture de l’innovation par le seul prisme du risque, jamais du bénéfice, nous tétanise.

La France a manqué le virage de l’ARN messager vaccinal. « On n’a même pas pris le départ ! se désole Laurent Lévy, PDG de la biotech Nanobiotix qui vient de lever 113 millions de dollars sur le Nasdaq. Les barrières à lever sont culturelles. Arrêtons de courir après ce que font les autres. Innovons ! »

Le rendez-vous manqué de l’ARN ? Un effet pervers parmi d’autres du principe de précaution, qui a déjà tué la recherche française en biotechs végétales et les OGM. Dans les conditions actuelles, impossible de développer ici les plantes moins dépendantes des pesticides, moins gourmandes en eau. « Il faut une prise de conscience. Le principe de précaution rend dogmatique. Bien sûr qu’on doit limiter les risques pour les patients. Mais refuser absolument ce risque, c’est paralysant », constate Franck Mouthon, président de France Biotech, qui fédère l’écosystème en France.

2-Doter l’Europe d’un « Barda »

Le succès scientifique se prépare. C’est ce qu’ont démontré les Etats-Unis avec le laboratoire Moderna. Repéré en amont, financé, il n’a eu qu’à donner un coup d’accélérateur pour sortir son vaccin à ARN messager. A l’œuvre, la Barda, un bureau militaire de prospective et de financement technologique. « Il a pu activer en quelques semaines toutes les entreprises qu’il avait couvées, en multipliant les chances qu’une aboutisse, plutôt que d’agir dans la panique », résume Sacha Pouget, directeur associé au cabinet Kalliste Biotech Advisor. De son côté, la France s’est retrouvée démunie, avec des technologies trop peu avancées, même pas répertoriées. Des dizaines de jeunes entreprises, susceptibles d’aider, ont dû elles-mêmes solliciter les autorités !

Bonne nouvelle : l’Europe réagit ! Mi-novembre, la Commission a présenté un projet d’« Union de la Santé » pour lutter contre de futures crises sanitaires, constituer des stocks de médicaments stratégiques mais aussi investir dans la recherche et le développement pharmaceutique. Une « Health Emergency Response Authority » (HERA) devrait être proposée en fin d’année. Une sorte de Barda européenne poussée par la présidente de la Commission, Ursula Von der Leyen, qui a le plein soutien de Paris.

3-Clarifier les processus d’évaluation

Mener des études cliniques en France pour les biotechs de santé ? Une navigation sans boussole. « Aux Etats-Unis, les demandes de l’administration sont engageantes. Elle veut des documents. Quand elle les a, elle doit répondre, explique Franck Mouthon. Ici, suivre les règles initiales ne garantit pas une évaluation correcte. Il faut fournir des documents imprévus, en cours de processus ». Pire : « Si on ne connaît personne pour surveiller le dossier, on ne sait jamais s’il a été pris en compte », déplore Jamila El Bougrini. Résultat : l’incertitude procédurale s’ajoute à l’incertitude scientifique. Un handicap concurrentiel qui rebute les investisseurs.

Derrière ce flou, un avatar administratif de l’esprit « ceinture-bretelles » du principe de précaution. Franck Mouthon plaide pour un guichet unique pour entrer en contact avec les évaluateurs, régulateurs et payeurs que sont l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ASNM), l’Haute Autorité de Santé (HAS) et le Centre d’étude et de prospective stratégique (CEPS) et pour des procédures nettes dès le départ.

Ces sujets seront au cœur du prochain Conseil stratégique des industries de santé (CSIS), un lieu informel de concertation et d’échanges avec les professionnels que l’État compte relancer cette année. « Le thème 2021 sera l’innovation en santé. Notre objectif est d’avoir un écosystème plus favorable, pour devenir le Boston de 2030. Nous avons besoin de faciliter les partenariats public-privé pour financer les clusters, d’améliorer l’évaluation des médicaments et de faciliter leur mise sur le marché », indique-t-on à Bercy.

4-Créer un environnement financier plus favorable

Le financement est l’une des clés de la réussite. Sur ce point, Bpifrance, la banque publique d’investissement, tient ses promesses. Depuis 2012, l’institution dirigée par Nicolas Dufourcq a investi 870 millions d’euros dans 27 fonds partenaires dédiés à la santé. 1,5 milliard d’euros ont irrigué plus de 230 sociétés, dont près de la moitié (670 millions) pour des sociétés françaises. « On peut faire mieux, sur les biotechs comme sur les deeptechs », indique-t-on à Bpifrance, qui vise le financement de 500 start-up de la santé par an, contre 200 aujourd’hui.

Problème : « L’état ne suit pas ses investissements. Il pourrait précommander les innovations médicales, sécuriser les débouchés, ce qui motiverait les investisseurs privés à prendre des risques », plaide Franck Mouthon. Encore faut-il qu’ils sachent évaluer le secteur… « Les analystes financiers spécialisés sont encore trop peu nombreux. Ils se concentrent sur les projets déjà avancés », explique Sacha Pouget.

En cause, des marchés boursiers trop peu développés. « Les fonds de capital-investissement ont grossi depuis quatre ou cinq ans en Europe et nous avons aujourd’hui la capacité de financer des tours de table de 100 à 200 millions d’euros, explique Raphaël Wisniewski, associé du fond de capital-investissement Andera Partners. Mais la grande différence avec les Etats-Unis, c’est la Bourse. Leur marché public est beaucoup plus puissant que le nôtre. »

Pour Jamila El Bougrini, les scientifiques aussi doivent mûrir. « La nouvelle génération a un esprit plus entrepreneurial, mais il faut lui apprendre aussi la gestion et la vulgarisation : la science doit expliquer aux investisseurs et aux pouvoirs publics pourquoi il faut la financer. »

5–Changer la logique budgétaire sur le prix des médicaments

En France, les prix des médicaments sont négociés entre l’Etat et les industriels au sein du Comité économique des produits de santé (CEPS). En déficit chronique, la puissance publique tire les prix vers le bas. Résultat, les tarifs sont sensiblement inférieurs en France. Certains se félicitent. Mais c’est aussi un frein à l’investissement et l’innovation. « Chez Urgo, j’avais des ratios de prix allant de 1 à 3 avec les autres pays européens », se souvient Pierre Moustial, dirigeant de l’entreprise pendant vingt-trois ans, aujourd’hui à la tête du fonds Lauxera Capital Partners.

Autre problème : « des délais de négociation très supérieurs à ce qu’on constate en Allemagne ou en Grande-Bretagne », déplore Pierre Moustial. Le problème a été identifié par le gouvernement, qui a ramené ces délais à 180 jours. Il faut faire mieux.

Un nouvel accord cadre est pour cela en discussion entre l’Etat et les entreprises du médicament. Attendu d’ici la fin du mois, il prévoit de donner davantage de visibilité sur les prix (jusqu’à cinq ans) et de faire en sorte que les médicaments innovants arrivent plus vite dans notre pays. Pour accélérer la publication des décisions, un bulletin officiel dédié sera mis en place. Des facilités pour les entreprises qui investissent et produisent en France sont également prévues. Il y a urgence : les Américains mènent de front négociations tarifaires et essais cliniques, afin de hâter la mise sur le marché. La course à l’efficacité bat son plein ; la France doit quitter ses bottes de plomb.

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