Défaite cinglante !

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ÉDITORIAL

La seconde mort de Samuel Paty

PAR ÉTIENNE GERNELLE

Comment se dessinent les victoires et les défaites ? Dans La Guerre et la Paix, Tolstoï décrivait « la minute terrible de cette hésitation morale qui décide du sort d’une bataille », ce moment où un cri de détresse retentit, et où l’on se demande si « la balance » va pencher « du côté de la peur », du côté de la fuite… 

Ce cri, il nous vient aujourd’hui du collège d’Ollioules, dans le Var, qui, à l’initiative du maire, devait être rebaptisé du nom de Samuel Paty. Ce ne sera pas le cas. Une consultation interne a montré une opposition massive des professeurs, des parents et des élèves. La peur a pesé plus lourd. 

« Bien évidemment que nous voulons rendre hommage à notre collègue », a déclaré la représentante du Syndicat national des enseignants de second degré (Snes), mais changer le nom de l’établissement « fait de nous des cibles alors que nous n’en avons pas besoin ». Et voilà. 

Défaite cinglante. Samuel Paty, qui avait tenu bon malgré les menaces, et même les critiques de certains de ses collègues, serait-il mort une seconde fois ? Son courage inspire, bien sûr, mais, visiblement, la terreur – légitime – que suscite sa fin tragique est plus forte.

Disons-le : on ne peut en vouloir à personne. Quel professeur, quel élève a envie de se lever chaque jour avec la peur au ventre ? Qui accepterait de devoir regarder, inquiet, à droite et à gauche avant de sortir ou d’entrer dans son collège ? Qui peut souhaiter cela à ses enfants ? Il est bien difficile de juger quiconque. On peut simplement constater une défaite cinglante pour un pays qui a inscrit le mot « liberté » au frontispice de ses écoles. Soyons toutefois mesurés : tout n’est pas perdu. Ainsi l’association des professeurs d’histoire-géographie vient de créer un « prix Samuel-Paty ». Mais à Ollioules, une bataille a été perdue. 

Même Abraham Lincoln ! Les noms des écoles sont, décidément, au cœur des combats d’aujourd’hui. Au même moment, à des milliers de kilomètres d’Ollioules, à San Francisco, on décidait de débaptiser une quarantaine d’écoles qui portaient des noms désormais proscrits, comme ceux de George Washington, Thomas Jefferson ou – incroyable ! – Abraham Lincoln. Leur faute ? Avoir « été impliqués dans la soumission ou l’esclavage d’êtres humains, opprimé les femmes, freiné le progrès social, mené des actions ayant conduit au génocide », ou bien encore « diminué de manière significative » le droit de chacun « à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur ». Cette dernière formule est pourtant issue de la Déclaration d’indépendance et fut introduite par… Jefferson. Il faut lire les explications détaillées de la « commission scolaire » qui a décidé de tout cela. Ainsi Abraham Lincoln a beau avoir aboli l’esclavage, il « n’est pas vraiment vu comme un héros par les nations indiennes-américaines », car il leur a nui en approuvant la construction de la ligne ferroviaire transcontinentale, qui leur a pris des terres et a dégradé leur mode de vie. On reproche aussi à Lincoln son acquiescement à la condamnation à mort de 38 Indiens pour avoir attaqué des colons, même s’il a commué la peine de la plupart des accusés. Dans la même veine, une école élémentaire nommée « El Dorado » devra aussi changer de nom, en raison du « mythe colonial espagnol » porté par cette expression… 

Vague d’autoflagellation. Le « board » qui a décrété cette vertueuse purge alors que les écoles sont encore fermées à San Francisco ne comprenait aucun historien, a noté Le Monde. Pour quoi faire ? La vague d’autoflagellation portée par la « cancel culture » ne s’embarrasse ni de savoir, ni de raison, ni de mesure. 

Bari Weiss, l’ancienne journaliste des pages Débats du New York Times, qui avait démissionné avec fracas du quotidien, dénonçant des pressions du courant « politiquement correct » dominant au sein de celui-ci, a écrit une tribune peu après l’affaire de San Francisco (1), rappelant quelques évidences. Malgré tous les défauts du pays de Lincoln, souligne Bari Weiss, « il n’y a pas de goulag en Amérique. Il n’y a pas de loi permettant les crimes d’honneur. Il n’y a pas de système de crédit social formel tel qu’il en existe en Chine. À tous égards, nous avons réalisé d’incroyables progrès et bénéficions d’extraordinaires libertés »

« Hésitation morale ». En battant sa coulpe aujourd’hui pour un passé qui fut aussi son chemin vers la liberté, l’Occident ne fait qu’affaiblir ce qu’il prétend défendre. L’étendard des Lumières, mité par le politiquement correct, n’est plus porté avec la même « constance et fierté », notait Carlo Strenger. 

La peur de l’opprobre suffit à intimider. Alors, quand c’est la mort que l’on redoute… Si l’Amérique n’ose plus brandir le nom de Lincoln, et la France celui de Samuel Paty, on voit mal comment les démocraties libérales pourraient impressionner la Russie de Vladimir Poutine, la Turquie d’Erdogan ou la Chine de Xi Jinping. La « minute terrible de cette hésitation morale » que décrivait Tolstoï est peut-être arrivée.

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