Branquignols et bras cassés…

Il y a au moins un point commun entre les diverses étapes du combat engagé depuis un an par la France contre le Covid, c’est qu’elle les a toutes ratées. Comme les carabiniers, elle est arrivée trop tard quand il a fallu s’équiper de masques ; elle n’a pas su organiser efficacement le traçage, non plus que le séquençage du virus, elle a déconfiné de manière trop radicale le 11 mai 2020, au point de perdre rapidement le bénéfice du premier confinement ; elle s’est lancée trop tard et avec trop peu de moyens dans la course au vaccin; elle a pris encore plus de retard dans la commande des vaccins étrangers et dans la mise en œuvre de leur distribution. C’est un désastre à peu près complet, qui lui vaut la 73 place sur 98 dans le classement du Lowy Institute australien à propos de la gestion de la pandémie. Seuls, parmi les « grands pays », l’Espagne et les États-Unis ont fait encore moins bien.

Arrêtons-nous à la question des vaccins, car elle cumule tous les manquements, toutes les déficiences, toutes les occasions perdues qui nous accablent aujourd’hui.

En décembre 2020, Sanofi, grande entreprise transnationale française spécialisée dans le médicament, employant plus de 100 000 personnes à travers le monde, dont un quart en France, fait tout à coup savoir que le vaccin contre le Covid auquel il travaillait a pris du retard et ne sera pas prêt avant la fin de 2021. En attendant, il pourrait contribuer au flaconnage des sérums de ses concurrents, ce qui serait utile, mais peu glorieux. Et l’entreprise, en pleine urgence sanitaire (le 8 décembre 2020) nous apprend qu’elle ne renoncera pas au plan de licenciements qu’elle avait décidé et qui frappe notamment la France : suppression de 400 postes de chercheurs ! Premier coup dur, suivi, un mois plus tard, par l’annonce que l’Institut Pasteur, l’autre grand groupe français, renonçait au principal projet de vaccin auquel il travaillait, faute d’une efficacité suffisante. La démonstration est faite que le pays de Pasteur, comme on dit volontiers avec un peu d’emphase, est largué dans le domaine de la recherche fondamentale.

Ce n’est pas tout : son gouvernement a laissé passer toutes les chances qui se sont présentées à lui au cours de l’année écoulée. C’est ainsi que Ouest-France a publié, le 15 février, un communiqué, peu repris dans la presse nationale, émanant de Christelle Morançais, présidente de la région des Pays de la Loire. On y lit que, le 9 juin 2020, elle a écrit, avec le préfet de Loire-Atlantique d’alors, Claude d’Harcourt, à la ministre de l’Industrie pour attirer son attention sur le formidable potentiel en matière de vaccins de la société franco-autrichienne Valneva, installée à Saint-Herblain. Nous sommes en pleine pandémie, et, pourtant, pas de réponse, en dépit de plusieurs relances. En revanche, le gouvernement britannique s’est déclaré intéressé et a financé tous les essais cliniques ainsi qu’une première unité de production installée en Ecosse. Résultat : une commande par le Royaume-Uni de 100 millions de doses d’un vaccin qui a l’immense avantage de se conserver dans un réfrigérateur. La France avait un vaccin et elle l’a laissé partir outre-Manche !

Ajoutons à ces révélations la colère de Bernard Tapie, interviewé par Laurent Delahousse dimanche 31 janvier. À son tour, il révèle que son ami Stéphane Bancel, PDG de Moderna, s’est adressé en avril 2020 au gouvernement français pour lui demander de l’aider à mettre au point son vaccin. Pas de réponse, pas plus qu’en novembre, une fois le brevet déposé : « On est en novembre, et ils n’y croient toujours pas ! » s’écrie le vieux lutteur.

L’impression qui se dégage de cette accumulation de faits accablants est celle d’un gouvernement de branquignols et de bras cassés, qui paraît ne rien prévoir, ne rien anticiper, et improviser au gré de la conjoncture sanitaire et des humeurs des Français. On l’a vu encore la semaine dernière, à propos du troisième confinement manqué : la surprise du chef ! Car l’unité de commandement, incarnée par un président de la République disposant d’à peu près tous les pouvoirs, est trompeuse. Les « gilets jaunes » sont passés par là, et le fait est que le pouvoir vit en permanence dans la hantise de jacqueries soudaines, imprévisibles, irrationnelles. Cette hantise a certainement joué son rôle, à côté de la crainte de l’asphyxie économique, dans la décision de renoncer, au moins provisoirement à un nouveau confinement auquel la majorité des Français était pourtant résignée.

Il est vrai que la France est un pays qui a les nerfs malades. Elle ne supporte plus rien, ni l’action ni l’inaction. C’est en partie pour éviter sa colère que l’on a vu une équipe réputée libérale et mondialisée pratiquer une politique que l’on pourrait qualifier d’ultrakeynésienne, finançant les entreprises et nationalisant les salaires, comme dit Bruno Le Maire. C’est sans doute aussi pour ménager le moral des Français que le même Bruno Le Maire a dit un non très sec au rachat de Carrefour par une entreprise canadienne. Nous vivons dans une économie hors-sol pour une nation hors d’elle-même. Plus encore que le risque de dépression économique, ce qui nous guette, c’est la dépression nerveuse. Ainsi, le gouvernement a une double tâche : vacciner les Français et leur redonner le sentiment qu’ils ont encore un rôle à jouer dans la gestion de leur propre existence.

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