Le nucléaire à l’est…

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Anna Veronika Wendland, l’écolo allemande qui aime l’atome
En Allemagne, cette figure écologiste et pronucléaire relance le débat sur la fermeture des centrales et préconise un abandon rapide des énergies fossiles.

Extinction. Après l’incident nucléaire de Fukushima en 2011, l’Allemagne a décidé de fermer, d’ici à 2022, toutes les centrales atomiques en activité sur son territoire.

Il faut du courage pour oser défendre à voix haute les mérites des centrales nucléaires dans un pays où une majorité de la population, toutes classes sociales, tranches d’âge et couleurs politiques confondues, est viscéralement opposée à cette source d’énergie. Anna Veronika Wendland a d’autant plus brisé un tabou qu’elle est elle-même une ancienne militante anti-atome très proche des Grünen, les Verts allemands.

Cette spécialiste de l’Europe de l’Est et de l’histoire de la technique nucléaire n’hésite pas à remettre en question la décision unanimement applaudie prise par l’Allemagne en 2011, après l’accident de Fukushima, de fermer d’ici à 2022 les 17 réacteurs nucléaires en activité. Il n’en reste plus que 6 aujourd’hui. Elle a mis les pieds dans le plat en publiant un appel conjoint avec le scientifique de l’atome Rainer Moormann, figure de proue du mouvement anti-nucléaire en Allemagne et qui, lui aussi, pense maintenant que le pays est allé trop vite dans la rupture.

Grave erreur. « L’Allemagne, ose dire cette femme énergique de 54 ans, a commis une grave erreur en voulant renoncer trop précipitamment à l’énergie nucléaire et en misant principalement sur les renouvelables, éolienne et solaire, qui ne suffiront pas à compenser le manque une fois que les dernières centrales seront hors service. » Certes, le développement des énergies renouvelables est un pas dans la bonne direction, se réjouit-elle, mais l’urgence de la crise climatique a changé la donne : « Le réchauffement se fait sentir jusque dans nos régions tempérées. C’est pourquoi il est juste et urgent de renoncer le plus vite possible aux énergies fossiles, charbon et gaz, particulièrement nocives pour le climat. Grâce au confinement lié au Coronavirus, les émissions de CO2 se sont effondrées en 2020. Cela a permis à l’Allemagne, qui se veut pionnière en matière de protection du climat, de sauver la face, mais seulement pour cette année. »

Si les émissions de CO2 ont chuté, Berlin ne tiendra pas pour autant son objectif de réduire de 40 % celles-ci d’ici à la fin de cette année par rapport à leur niveau de 1990. « L’Allemagne y parviendra au plus tôt en 2030 tandis que la France, ajoute Anna Veronika Wendland, a déjà atteint cet objectif. » Aujourd’hui, 12 % de l’énergie consommée en Allemagne provient du nucléaire et 22,3 % du charbon, presque le double. Les conséquences sur le climat sont évidentes.

Inverser les priorités. Avec 11 tonnes de C02 par habitant, l’Allemagne est l’un des cinq pays les plus polluants en Europe. En France, où l’approvisionnement nucléaire avoisine les deux tiers, le chiffre est de 7 tonnes par habitant. Anna Veronika Wendland propose donc de reporter la sortie du nucléaire de dix ans, le temps de développer les capacités de stockage des énergies renouvelables qui, selon elle, ne sont pas techniquement au point pour couvrir les périodes où il y a peu de soleil et pas assez de vent.

En ce qui concerne le charbon polluant, dont la sortie est prévue pour 2038, il faut, exige-t-elle, inverser les priorités et privilégier l’abandon rapide des fossiles : « Nos centrales nucléaires comptent parmi les plus sûres du monde. Elles produisent autant d’électricité que l’ensemble du parc des centrales à charbon si nuisibles au climat de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, berceau de la Ruhr. » 

Convertie. Anna Veronika Wendland, dans la centrale de Grohnde (Allemagne) en 2016.

Nuage radiocatif. Ce que propose Anna Veronika Wendland, c’est une révolution mentale. Les deux grands accidents, à Tchernobyl en 1986 et à Fukushima en 2011, furent pour les Allemands la preuve du danger encouru. Après l’accident de la centrale ukrainienne, les mères allemandes interdirent à leurs enfants d’aller jouer dans les bacs à sable, certaines s’envolèrent pour les rivages non contaminés de la Méditerranée. On avait l’impression que le nuage radioactif s’était arrêté en butant sur le Rhin tant la panique côté allemand contrastait avec le déni côté français. Quand ils vont faire leur marché, les Allemands hésitent encore à acheter des champignons et des myrtilles en provenance de Pologne par crainte qu’ils ne soient radioactifs.

En 2011, rebelote. Après Fukushima, les Allemands restent rivés pendant des jours à leur téléviseur. La peur les reprend aux tripes. Des dizaines de milliers de personnes manifestent dans les grandes villes. Angela Merkel ne peut plus résister à la pression de la rue, d’autant qu’on est à la veille d’une série d’élections régionales. Cette physicienne de formation retourne sa veste et décide d’arrêter les derniers réacteurs nucléaires tout en lançant un plan ambitieux pour promouvoir le développement des renouvelables.

Bilan positif. Au ministère de l’Économie et de l’Énergie, dirigé par l’influent Peter Altmaier (CDU), un très proche et très loyal d’Angela Merkel, on dresse un bilan positif de ce virage pris par l’Allemagne : « L’alimentation en électricité est chaque année un peu plus verte. La part des énergies renouvelables dans la consommation d’électricité a crû de façon spectaculaire : 6 % en 2000, 41 % en 2019. La barre des 35 % fixée pour 2020 est donc déjà franchie. Nous sommes de moins en moins dépendants des importations d’énergie fossile et du nucléaire. D’ici à 2025, de 40 à 45 % de l’électricité consommée en Allemagne proviendra des renouvelables. »

Anna Veronika Wendland estime que les objectifs fort honorables que s’est fixée l’Allemagne ne pourront être tenus. Son conseil : prolonger de dix ans la vie des centrales encore en activité, puis refaire un bilan.

Lutte antinucléaire. Ironie du destin, Anna Veronika Wendland vante les mérites du nucléaire juste au moment où le lobby anti-atome vient de remporter une victoire éclatante. Les militants du Wendland, enclave rurale entre Berlin et Hambourg, lieu mythique de la lutte antinucléaire en Allemagne, attendaient ce jour-là depuis 1977, quand le gouvernement du Land de Basse-Saxe décida de construire dans le village de Gorleben un centre de stockage pour les déchets radioactifs. À l’arrivée de chaque convoi Castor en provenance de l’usine de retraitement de La Hague, les activistes s’enchaînaient sur les rails, les paysans bloquaient les routes avec leurs tracteurs. Toute une génération d’Allemands a participé à cette révolte. Dans le Wendland, on parle de Widerstand, de résistance, comme si on était en guerre.

La décision historique est tombée le 28 septembre : le site de Gorleben sera définitivement abandonné. Wolfgang Ehmke, 73 ans, militant de la première heure, a ressenti un immense soulagement. « Trente-neuf ans de travail et d’obstination enfin récompensés », confie d’une voix émue ce prof à la retraite qui, bloqué chez lui en quarantaine à cause du Covid-19, n’a pas pu assister à la manifestation organisée pour fêter l’événement. La BGE, société fédérale chargée de gérer le stockage des déchets nucléaires, a dressé la liste de 90 sites susceptibles de prendre le relais de Gorleben. La plupart d’entre eux se trouvent dans le nord de l’Allemagne, en Saxe, en Thuringe, dans le Bade-Wurtemberg et en Bavière. Jusqu’à présent les autres Länder allemands faisaient profil bas, ravis que le Wendland assume cette sale besogne. Les Bavarois sont montés au créneau les premiers : pas question d’être la poubelle de l’Allemagne ! Wolfgang Ehmke prédit une bataille dans tout le pays quand la liste des sites envisagés sera révélée dans deux ans : « Tout le monde va hurler : pas chez nous ! Les gens ne vont pas se laisser faire. » À la BGE, on redoute de voir naître des dizaines de poches de « résistance ».

Voix isolée. Inutile de dire que Wolfgang Ehmke ne prend pas au sérieux le coup de semonce d’Anna Veronika Wendland : « On a toujours essayé de nous faire peur : sans nucléaire nous allions nous retrouver sans lumière. Ça ne s’est jamais produit. La sortie du nucléaire en 2022 est irréversible. Mme Wendland est une voix isolée qui a certes trouvé un certain écho dans les médias, mais elle n’a aucune chance. Le consensus contre le nucléaire est total en Allemagne. Tout le monde a compris que la seule réponse pour sauver la planète c’est d’avoir recours aux énergies renouvelables. »

Même consternation du côté des Grünen au Bundestag. Dans son bureau à Berlin, Lisa Badum, 37 ans, porte-parole du groupe parlementaire pour le climat, hausse les épaules : « Je ne vois pas une renaissance de l’énergie nucléaire en Allemagne. Si les énergies renouvelables ont fait un bond spectaculaire ces dernières années, il est sûr que des progrès restent à faire. Le processus de planification doit être accéléré, la bureaucratie allégée, le financement revu. Mais Angela Merkel a pris la bonne décision. » Lisa Badum affirme que personne, dans son parti, ne partage les idées d’Anna Veronika Wendland : « Les Verts ont des avis divergents sur beaucoup de dossiers, mais sur le nucléaire, le consensus est sans faille. » 

Résistance. Le 25 mars 1979, la population du Wendland manifeste contre le projet de construction d’un dépôt de déchets nucléaires à Gorleben.

Occupation. 

Fin 2019, des militants écologistes bloquent des mines de charbon du bassin rhénan. La sortie de cette énergie fossile est prévue pour 2038.

Scepticisme de principe. 

De là à considérer Anna Veronika Wendland comme une hérétique il n’y a qu’un pas que certains Verts franchissent d’autant plus facilement que cette femme est une des leurs. Elle a fait ses classes au sein du mouvement antinucléaire. « Pendant longtemps ce fut une évidence, explique-t-elle. Quand on était de gauche en Allemagne, quand on votait pour les Verts, on était contre le nucléaire. Ici, l’énergie nucléaire est le symbole de l’État autoritaire, de la répression policière, de la bombe atomique. Tout le contraire de la France où pour beaucoup de gens le nucléaire participe de la fierté nationale. La génération dans la mouvance pacifiste et écologiste des années 1980 a passé sa jeunesse à manifester devant les centrales. La sortie du nucléaire est donc pour cette génération une victoire historique, même si, au bout du compte, c’est une chancelière conservatrice qui a pris la décision. » 

Anna Veronika Wendland estime que les Allemands « mal informés » doivent être « alphabétisés au nucléaire » : « Tout ce qui incarne la modernité et la technologie se heurte à un scepticisme de principe chez les Verts allemands. Le nucléaire est pour eux une force complexe, incontrôlable. On oublie pourtant trop souvent que le nucléaire est, au départ, un projet progressiste de gauche. Ce sont les sociaux-démocrates qui ont construit les centrales. » Anna Veronika Wendland a voulu en savoir plus sur cette technique que tout le monde honnissait : « J’ai voulu essayer de vraiment la comprendre pour évaluer les risques et les avantages. J’ai donc passé beaucoup de temps dans des centrales nucléaires, en Ukraine, en Lituanie et en Allemagne. Je me suis réconciliée avec le nucléaire. » 

Mix énergétique de l’avenir. 

Neuf ans après la décision de sortie du nucléaire et un an après celle de l’abandon du charbon, un débat est né parmi les scientifiques et les politiques des autres partis, CDU et libéraux en tête, mais aussi au sein du SPD. Eux aussi réclament que le nucléaire retrouve sa place dans le mix énergétique de l’avenir. Hans-Werner Sinn, économiste de renom, lançait récemment une mise en garde : « On ne peut pas renoncer en même temps au charbon et au nucléaire et, parallèlement, promouvoir la voiture électrique qui va consommer énormément d’électricité. » Peter Hauk, le ministre de l’Agriculture chrétien-démocrate du Bade-Wurtemberg, berceau de l’industrie automobile et des PME allemandes, demande que la vie des centrales soit prolongée au-delà de 2022.

Anna Veronika Wendland reproche aux Verts de s’agripper au projet de sortie de l’atome comme à un dogme. Elle est consciente de briser un tabou. Son appel a suscité des réactions hostiles chez les Grünen. « Nazie de l’énergie », « cinglée », « romantique de l’atome »… Certains l’accusent même d’avoir pactisé avec l’AfD, le parti populiste d’extrême droite, pronucléaire. « Comment se fait-il, interroge Anna Veronika Wendland, qu’une technologie suscite des émotions aussi violentes ? » Il semblerait pourtant que plusieurs députés Verts partagent les réserves émises par Anna Veronika Wendland, « mais ils n’osent pas le dire publiquement de peur de voir leur carrière politique compromise à jamais »

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