Rabat-joie et tristes sires …

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«Ce qui est terrible sur cette terre, c’est que tout le monde a ses raisons », dit Jean Renoir, dans La Règle du jeu. Toutefois, il s’avère utile de comprendre les raisons de l’autre, de se mettre à sa place. Ainsi, nous évitons les jugements hâtifs. Cela s’appelle le sens de la nuance, comme le rappelait François Morel sur France Inter, dans un savoureux billet. L’auteur du Dictionnaire amoureux de l’inutile sait que la nuance fait bon ménage avec l’humour. 

Notre époque paraît vouloir tourner le dos à ces subtilités de l’esprit. Le dessinateur Xavier Gorce en a fait l’amère expérience. Le Monde, journal dans lequel il travaillait depuis dix-huit ans, s’est excusé publiquement d’avoir publié un de ses dessins, estimant que celui-ci pouvait être lu « comme une relativisation de la gravité des faits d’inceste, en des termes déplacés vis-à-vis des victimes et des personnes transgenres ». La direction du journal réagissait ainsi après des messages indignés de ses lecteurs sur les réseaux sociaux. C’est son droit le plus strict. Xavier Gorce a démissionné. Le dessinateur défend l’ironie, cette « raillerie particulière par laquelle on dit le contraire de ce que l’on veut faire entendre »

Rabat-joie et tristes sires. C’est une cause perdue. Les hordes belliqueuses qui font désormais la loi sur les réseaux sociaux ne comprennent que le premier degré. Notre société semble de plus en plus vivre selon l’humeur des pisse-froid, aigris, dogmatiques, étriqués, coincés du cul, intégristes, peine-à-jouir, rabat-joie, tristes sires, mauvais bougres, casse-bonbons, fâcheux, emmerdeurs… pour reprendre l’inventaire à la Desproges de Xavier Gorce. Avant d’ouvrir la bouche, de tapoter sur son clavier ou de saisir sa plume, il faut veiller à ménager tous ces esprits aigres et revendicatifs.

La haine du second degré reflète aussi l’américanisation de notre société. Essayez de formuler une remarque ironique dans un magasin ou un restaurant aux États-Unis : on vous regardera comme une bête curieuse. La conversation ne tolère pas différents niveaux. Elle doit être précise, simple, claire, utile. Ironiser, c’est risquer de blesser. L’ironie est la signature de l’ambiguïté. Avancer ainsi, en prêchant le faux, révèle de mauvaises pensées cachées. Les « micro-agressés » de notre temps exigent que leur inclination à être choqué dicte ce qu’il est permis de dire, et la manière de le dire. Ils aspirent à un monde binaire, partagé entre offensés et offenseurs. Voilà pourquoi il faut défendre Xavier Gorce et son trait voltairien. « Point d’injures, beaucoup d’ironie et de gaieté, recommandait l’auteur de Candide ; les injures révoltent, l’ironie fait entrer les gens en eux-mêmes, la gaieté désarme. »

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