Coup de chaud !

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Matières premières agricoles : la flambée des cours avive les risques géopolitiques.

La Chine qui stocke, la Russie qui entrave les exportations, des pays qui peinent à se procurer des denrées sur un marché au plus haut… Les conséquences de la crise de la Covid-19 déstabilisent le système alimentaire mondial et mettent certains Etats sous pression

Un chargement de blé dans un bateau à destination de l’Afrique, sur le port de Rouen.

 En 2020, toutes les principales commodités agricoles ont vu leur prix flamber sur les marchés internationaux : 20 % pour le blé, 30 % pour le maïs, 50 % pour le soja… Pour de nombreux pays qui ne peuvent pas subvenir à leurs besoins alimentaires sans importer, il devient difficile de nourrir la population à des tarifs raisonnables.

L’année 2020 aura été celle des flambées. Flambée d’épidémie, mais aussi flambée des matières premières agricoles : en un an, sur les marchés mondiaux, les cours du blé ont grimpé de 20 %. Ceux de l’orge et du maïs de 30 %. Ceux du soja et de l’huile de tournesol de 50 %. Et si, depuis le 14 janvier, ils se replient un peu, ils restent à des niveaux que l’on n’avait pas vu depuis 2014. « Sur une aussi courte période, il n’est pas fréquent de constater de telles hausses », résume Thierry Pouch, chef économiste des Chambres d’agriculture.

Que s’est-il passé ? « Une hausse est toujours la matérialisation d’un déséquilibre entre l’offre et la demande. En 2020, ce n’est pas vraiment l’offre qui a manqué, notamment pour le blé. Certes, la France, important exportateur, a fait une mauvaise campagne (29 millions de tonnes de blé, -26 %), mais la récolte a atteint des niveaux records en Russie (85 millions de tonnes). C’est surtout la demande qui a cru fortement », détaille Arthur Portier, spécialiste des marchés agricoles chez Agritel.

Cette demande, c’est surtout de Chine qu’elle est venue. « C’est le seul grand bassin géographique qui n’est pas en récession sur la planète. Les crises sanitaires précédentes l’avaient préparée à rebondir, note Arthur Portier. Avec l’activité économique, l’élevage est reparti pour les volailles, le bœuf, mais surtout le porc, dont le cheptel, décimé par la peste porcine, est en train d’être reconstitué. Et comme la récolte de maïs a été mauvaise, le pays, déjà déficitaire, importe massivement d’autres produits pour compenser. »

« C’est la Chine qui arbitre sur les marchés internationaux, car elle a les moyens de faire du stock à des prix élevés »

« Réserves de précaution ». 

Il y a vingt ans, la Chine importait 10 millions de tonnes de soja. Ce seront 100 millions pour la campagne 2020-2021. Pour le maïs, quatre fois plus qu’une année ordinaire (soit 20 millions de tonnes pour cette campagne). Le prix n’est pas un problème. « C’est la Chine qui arbitre sur les marchés internationaux, car elle a les moyens de faire du stock à des prix élevés, compte Thierry Pouch. Les réserves monétaires de la Banque de Chine atteignent 2 500 milliards de dollars… À comparer aux 2 300 milliards du PIB français. Le déficit commercial agricole de la Chine est énorme : 80 milliards de dollars. »

Ce pays est dans une démarche affichée de sécurisation alimentaire. « Elle a avancé des achats, elle importe les stocks immédiatement, elle ne les laisse pas dans les pays producteurs pour les transporter au fil de l’eau. Des réserves de précaution, qu’on n’évalue pas précisément par manque de transparence, se constituent », ajoute Arthur Portier. Une façon de se prémunir face à d’éventuels blocages logistiques en cas de résurgences épidémiques.

Cela, et le souci de plusieurs pays de limiter l’inflation des produits alimentaires sur leur propre territoire, a poussé les cours à la hausse en retirant des quantités importantes du marché. La Russie essaie d’endiguer les pertes de pouvoir d’achat en imposant des taxes à l’export de 25 dollars par tonne sur le blé pour garder des stocks. Elle envisage de faire de même pour le maïs et l’orge. Elle n’exportera que 34 millions de tonnes de blé au lieu des 40 prévues pour la campagne. L’Argentine taxe déjà les exportations de maïs, elle envisage d’étendre cette mesure au blé. L’Indonésie le pratique avec son huile de palme. Cela avive les flambées, avec des effets potentiellement dévastateurs.

« En Tunisie, pour la célébration des dix ans des Printemps arabes, des manifestants ont réclamé du pain »

Signes de détresse. 

Ces dernières semaines, nombre de pays très dépendants aux importations de céréales ont donné des signes de détresse. Les achats algériens ou marocains en blé sont bien plus faibles qu’à l’accoutumée à cette époque. Le Bangladesh a annulé un important appel d’offres, les prix étant devenus inaccessibles. L’Egypte, qui s’endette régulièrement auprès du FMI ou des Etats-Unis pour être solvable sur les marchés des grains, a repoussé ses prochaines commandes, en espérant que les cours baisseront. La Turquie achète au compte-gouttes.

« En Tunisie, pour la célébration des dix ans des Printemps arabes, des manifestants ont réclamé du pain, s’inquiète Thierry Pouch. Si les cours hauts s’installent, cela aura des conséquences fâcheuses dans de nombreuses zones de la planète, avec des effets géopolitiques potentiellement dévastateurs. Cela passera dans les pays importateurs en Asie, mais pour l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, privés de tourisme et de recettes pétrolières, non. » Selon lui, dans les Etats structurellement dépendants pour leur alimentation que sont l’Irak, la Syrie, la Libye, le Yémen ou le Liban, on peut s’attendre à des troubles de la disette si les prix du blé continuent à s’envoler. Au Liban, la moitié de la population est déjà en situation d’insécurité alimentaire.

Cela peut-il continuer ? « Depuis une semaine, avec les résurgences de la Covid-19 en Chine, on se pose des questions sur la poursuite de sa croissance, et les cours se sont calmés, constate Arthur Portier. Mais cet épisode, qu’il dure ou non, pose vraiment la question des souverainetés alimentaires. On se rend compte à quel point cette question est cruciale et va le demeurer même dans le monde d’après. » On le voit : la réflexion sur la souveraineté ne peut se limiter à l’échelle d’un pays tant les potentiels effets dominos en termes de déstabilisation politique sont colossaux.

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