1793 – 21 janvier

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Adolescent, je mettais un point d’honneur à porter, le 21 janvier, la cravate noire des nostalgiques et des dandys : c’était mon tribut au souvenir du malheureux Louis XVI et à celui de ses proches, sacrifiés sur l’autel de la République naissante. Chaque fois, je revivais en songe l’arrivée, place de la Révolution, de la voiture du maire de Paris, le refus du ci-devant roi de se laisser lier les mains, le roulement des tambours de Santerre, le silence assourdissant de la foule après la chute du couperet…

Mort de Louis XVI le 21 janvier 1793, estampe – source : Gallica-BnF.

Il était pénible à ma jeune conscience civique d’admettre qu’au nom du peuple – le souverain nouveau – on ait pu légalement, à l’issue d’un vote serré de la Convention nationale, choisir de tuer cet homme l’ancien souverain plein de grandeur et de bonté et qui toujours avait épargné le sang de ces Français qu’il regardait comme ses enfants. Soyons honnête : j’en savais moins qu’aujourd’hui sur sa correspondance secrète, nourrissais moins d’impatience devant son irrésolution et mesurais moins bien, sans doute, la beauté politique de certaines injustices

« Cet homme – écrivit Mme de Staël, fille du ministre Necker – (cet homme) dont l’esprit naturellement timide ne sut ni croire à ses propres idées, ni même adopter celles d’un autre, s’est montré tout à fait capable de la plus étonnante des résolutions, celle de souffrir et de mourir. » Les représentants du peuple ne furent guère sensibles aux vertus de ce roi déchu, héritier des trente-deux Capétiens qui avaient forgé la France. En faisant « tomber la tête du tyran », la nation commit de sang-froid un acte ineffaçable. Sans repentir possible, elle rompait irrémédiablement avec son passé- même si, après la Révolution, cinq monarques firent encore leur possible pour maintenir des trônes.

Là-dessus, la République s’est imposée malaisément. En pleine nuit, dit-on, et à une voix de majorité… Ses débuts furent laborieux et cependant, un siècle et demi durant l’idée s’en est renforcée. Le nouveau régime a convaincu peu à peu les campagnes autant que les villes, séduit la bonne société autant que le petit peuple. Et Marianne s’est crue inamovible du moins jusqu’à ces derniers temps. Car, vingt-trois décennies après la décollation de Louis Capet, le délitement accéléré de nos institutions tend à ouvrir une brèche dans ce républicanisme unanime. Les monarchistes qui, hier encore, concédaient plus ou moins le caractère illusoire de leurs prétentions se surprennent à y croire de nouveau. Même hors de leurs rangs, certains esprits pondérés, sans en appeler au croit divin ni regretter le toucher des écrouelles, se disent que le retour à une monarchie parlementaire aurait cela de bon qu’il détournerait nos politiciens de l’ambition suprême et débarrasserait notre vie publique de mille combats d’ego.

Mais la démocratie, s’inquiètent déjà d’irréductibles républicains, que faites-vous de la démocratie ? – Le plus grand cas, justement ! Si j’en crois un classement récent établi par le groupe The Economist, parmi les dix pays les plus démocratiques du monde se trouvent six monarchies, tandis que les dix pays les moins démocratiques sont, pour neuf d’entre eux, des républiques. La France, dans ce classement, ne se hisse d’ailleurs qu’au vingtième rang… Qu’importe, insistera-t-on, de telles aspirations ne vont pas dans le sens de l’Histoire.

Je veux bien aller dans le sens de l’Histoire : encore faudrait-il -perspective hégélienne – que l’Histoire présente un sens désirable ! Le progrès de la Liberté, celui de la Raison ? Magnifique. Sauf que rien n’annonce, dans l’évolution du monde actuel, un avènement de ces belles notions. Au contraire, l’avenir semble pencher partout dans le sens d’une restriction des libertés, au service de desseins déraisonnables. Aussi l’envie me prend-elle de ressortir ma vieille cravate noire, moins en souvenir du roi, peut-être, qu’en hommage à la royauté.

Retrouvez Franck Ferrand raconte sur Radio Classique, du lundi au vendredi à 9 heures.

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