Et…si c’était l’année de…

le

C’est une coïncidence, mais elle est d’importance : au cours de l’année qui commence, trois des principaux obstacles à l’édification d’une Europe-puissance vont se retrouver levés presque en même temps : ces trois sont Donald Trump, Boris Johnson et Angela Merkel, autrement dit les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Allemagne. Est-il besoin de le dire ? Les trois personnages ne sont évidemment pas à placer sur le même plan, non plus que les pays qu’ils représentent. Mais les effets cumulatifs méritent d’être considérés.

1. Depuis mercredi 20 janvier, Donald Trump n’est plus président des États-Unis, et si l’humour avait cours dans les rapports entre puissances, cette date pourrait être choisie comme fête de l’Europe, tant le Père Ubu transatlantique s’est acharné sur cette construction. Seul le cerveau un peu dérangé de l’ex-président pouvait concevoir une telle aversion, qui ne coïncide nullement avec les stricts intérêts des États-Unis. Pour autant, le président Biden ne reviendra pas sur la prise de distance de son pays déjà commencée sous Obama à l’égard de ses protégés européens. Les nations européennes sont donc désormais condamnées à l’indépendance. On devra s’en convaincre, même en Pologne.

2. À la date du 31 janvier, la séparation du Royaume-Uni de l’Union européenne prendra effet, même si la période de transition qui suivra pourra durer longtemps. Moins caractérielle que celle de Trump, l’hostilité du Royaume-Uni à l’égard de la construction européenne est une donnée permanente depuis 1950, quand bien même elle s’est traduite de façon différente selon les moments, à l’intérieur comme à l’extérieur. Tout non plus, ici, n’est pas rationnel dans cette aversion : à terme, le Brexit pourrait apparaitre comme une des pires décisions prises par ce grand peuple excentrique depuis Guillaume le Conquérant.

Longtemps, la mauvaise volonté britannique d’aller de l’avant a pu servir de prétexte à l’indolence des Européens : le Brexit a le grand mérite de les placer devant leurs responsabilités.

3. Enfin, à l’automne, la chancelière allemande, Angela Merkel, aura quitté le pouvoir sous l’ovation des Allemands, et même du reste du monde. Sa fermeté et sa sagesse mériteront bien cet hommage, si on la compare à ceux dont je viens de parler.

Pour autant, elle aura été tout au long de son règne (2005-2021) une Européenne a minima. Elle est restée sourde aux appels d’Emmanuel Macron visant à avancer dans une construction politique de l’Europe jusqu’au moment – celui que nous vivons- où elle s’avisa que, sans un pas en avant significatif, l’euro risquait de ne pas résister à la crise du coronavirus. Le 18 mai, au rebours de toutes ses positions antérieures, et contre celle de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe, Angela Merkel annonçait avec Emmanuel Macron un plan de relance comprenant 500 milliards d’euros financés par la dette commune : pour elle, une véritable révolution estime Bruno Le Maire*, tandis que Jean Quatremer, correspondant à Bruxelles de Libération, note (18 janvier 2021): « Merkel a joué européen parce que l’intérêt communautaire et l’intérêt allemand coïncident ». Rien de comparable avec ses grands prédécesseurs à la chancellerie, tels Adenauer, Helmut Schmidt et Helmut Kohl, qui ont fait du couple franco-allemand le moteur de l’Europe. Rien donc n’interdit d’espérer qu’avec l’apparition d’un nouveau chancelier Emmanuel Macron trouve enfin un partenaire plus coopératif.

Le nouveau dispositif des forces à l’échelle mondiale nous oblige, et c’est heureux, à dépasser la querelle française traditionnelle entre fédéralistes et souverainistes. Le nouveau président américain, Joe Biden, plus fréquentable que son prédécesseur, n’en donnera pas moins que lui la priorité au Pacifique sur l’Atlantique et ne manquera pas d’inviter les Européens à se prendre en main, et d’abord en matière de défense. Comme dit Rousseau, il nous forcera à être libres.

C’est une occasion à ne pas manquer. Pas question, certes, pour la France de renoncer à son identité, celle que lui confèrent son territoire, sa langue, sa littérature et sa culture, ses genres de vie. L’Europe ne saurait être un melting-pot des nations qui la composent, dont chacune, avec son identité, constitue, selon le grand philosophe russe Soloviev, une des facettes du dessein de Dieu.

Mais l’Europe, dans un monde désormais constitué de grandes entités géographiques originales – comme la Chine, l’une et l’autre des Amériques, l’Inde, la Russie, est, selon la pensée du général de Gaulle, un levier, le levier d’Archimède, sans lequel aucune de ses composantes ne sera capable de sauvegarder son originalité.

Le projet européen doit évoluer. Il était fondé sur le postulat que l’économie, érigée au rang de niveau suprême de l’activité humaine, viendrait à bout du politique et du militaire, ces deux formes du cerveau reptilien. Les trois quarts de siècle qui viennent de s’écouler ont déçu cette espérance : l’Europe ne peut plus faire l’impasse sur la politique.

Tenez. Il est temps que les Européens réorganisent avec la Russie, à la lumière du nouveau cœur international et en dépit du détestable régime intérieur de cette dernière, des relations sur la base de la sécurité et de la coopération. Même chose d’ailleurs avec la Chine ; l’une et l’autre préféreraient continuer de traiter séparément avec chaque État européen, sûres d’imposer leur suprématie. L’autonomie stratégique, et économique, des divers pays européens ne peut être obtenue qu’à l’échelle de l’Europe. Cette année 2021, qui commence si tristement, pourrait être, si l’on veut bien s’en donner les moyens, l’année de l’Europe.

*Dans son passionnant l’Ange et la Bête. Mémoires provisoires, Gallimard, 2021.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.