La Chapelle …

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C’est une histoire que raconte le général Henri Bentégeat, chef de l’état-major particulier du président de la République sous Chirac, dans un livre (1) enlevé et très libre de ton qui se lit avec un vif plaisir : celle de l’oratoire privé de l’Élysée, « un palais de la main gauche », bougonnait de Gaulle en s’y installant en janvier 1959. Cet oratoire, Vincent Auriol, le premier président de la IV° République, l’avait fait supprimer, n’en voyant pas l’utilité. À l’inverse, de Gaulle le fit rétablir pour son usage personnel dans ce « palais de cocottes » Conformément à son respect scrupuleux de l’argent public et de la laïcité, il paya sur sa propre cassette les objets de culte et les tableaux qui l’ornaient, dont il fit don, lors de son départ, à son neveu François, père blanc, qui y avait souvent dit la messe.

Apparemment, rien ne bougea sous Pompidou, mais Giscard, avec l’extrême délicatesse qu’il mettait à tant de choses du privé, le convertit, quand il fit l’inspection de toutes les pièces du palais, en local à balais et appareils ménagers.

À l’inverse, François Mitterrand, s’étant enquis, un an après son installation à l’Élysée, de l’oratoire du Général, ordonna de le remettre dans l’état où il se trouvait au départ de celui-ci, avec l’autel et les prie-Dieu abandonnés dans une cave. Cinq ans plus tard, découvrant que sa femme y avait fait déposer des cartons d’archives personnelles, il les fit transporter en un autre lieu.

Quant à Mm Chirac, dont on connaît la piété, elle fit, à l’occasion de la visite de Jean-Paul II en 1997, restaurer la chapelle, dans l’espoir que celui-ci pourrait y célébrer une messe. Espoir déçu.

Curieux des aménagements apportés, le général Bentégeat se fait alors ouvrir la pièce et découvre, trônant face à l’autel, le plus célèbre canapé du palais, celui-là même ou Félix Faure avait connu sa célèbre et fatale épectase, entre les bras de sa maîtresse, Marguerite Steinheil (2). Il avait fallu faire place nette dans le salon d’Argent pour y installer Jérôme Monod, vieil ami des Chirac, venu renforcer son équipe… Pour involontaire qu’il soit, l’épisode vaut bien celui du placard à balais

On ne sait si l’oratoire élyséen du général de Gaulle a connu de nouveaux avatars sous Sarkozy et Hollande, mais, aux dernières nouvelles, il a été transformé par Emmanuel Macron en bureau, mais sans le canapé historique, pour le général Georgelin, chargé de diriger la restauration de Notre-Dame-de-Paris ; ce qui, pour un oratoire, est une fin pleine d’à-propos et de dignité.

Les pièces d’une demeure sont comme les livres, selon le précepte d’Horace (3) : elles ont leur destinée propre. C’est ainsi que la chapelle de l’Élysée dessine en filigrane une histoire du sentiment religieux sous nos présidents successifs. Parmi les huit que nous avons connus depuis 1959, un seul est un croyant indiscutable et un catholique pratiquant. C’est justement le fondateur, c’est Charles de Gaulle lui-même. Il est vrai que Nicolas Sarkozy s’est explicitement déclaré « chrétien », sans que cette appartenance ait semblé marquer son comportement, en dehors de quelques visites à Rome ou envolées électorales. Mais il est un autre président, en vérité le seul rival historique de De Gaulle, c’est-à-dire François Mitterrand lui-même, qui a porté aux questions religieuses une attention particulière et soutenue. Ce prince de l’ambiguïté a paru entretenir l’hésitation jusque dans ses sentiments intimes. « Une messe est possible », indique-t-il dans ses dispositions testamentaires, et ce mot décrit le personnage tout entier. Quant aux cinq autres, Pompidou, Giscard, Chirac, Hollande et Macron, ils se conduisent en parfaits agnostiques.

Au demeurant, il n’est pas surprenant que de Gaulle et Mitterrand, ces deux caryatides de la V° République, aient eu de la France, au-delà des Français qui l’habitent, une vision personnelle et quasi mystique. Les mots du premier, en exorde aux Mémoires de guerre, sont trop connus pour qu’il soit nécessaire d’y insister. Une « certaine idée de la France » n’a rien à voir avec la politique ; c’est une idée historique et même métahistorique. François Mitterrand était trop jaloux de l’emprise de De Gaulle sur la destinée de la France pour reconnaître qu’il partageait entièrement cette idée, mais quand on fait le bilan du lieu privilégié où la mystique française se transforme en politique, c’est-à-dire les affaires étrangères, on constate que le parallélisme, parfois même l’identité ne sont guère discutables. Mitterrand comme de Gaulle connaissaient trop ces Gaulois querelleurs pour se flatter de les réconcilier au niveau subalterne de la politique. Une certaine idée de la France ne saurait donc être, en vérité, qu’une idée d’essence supérieure, et, pour ainsi dire, religieuse.

 (1) Les Ors de la République. Souvenirs de sept ans à l’Élysée, Perrin, 2021. (2) Une histoire érotique de l’Élysée, de la Pompadour aux paparazzi, de Jean Garrigues, Payot 2019. (3) Habent sua fata belli

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