Carrefour: un mauvais argument mais une explication…

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Carrefour: la souveraineté alimentaire, un mauvais argument contre le rachat.

La perspective de l’acquisition de l’enseigne française de la grande distribution par un groupe canadien réveille les velléités de contrôle de l’Etat sur une société privée. Le gouvernement agite un épouvantail surprenant : la peur des rayons vides.

Carrefour, autrefois conquérant au niveau mondial, est devenu une proie.

Le groupe canadien Couche-Tard, spécialisé dans les stations-service adossées à des épiceries (14 000 « dépanneurs », 130 000 employés, 29,6 milliards d’euros de capitalisation), a annoncé mercredi son intention de racheter le français Carrefour (12 000 magasins, 90 000 salariés, 12,6 milliards d’euros de capitalisation). La proposition a suscité l’ire de Bruno Le Maire, le ministre de l’Économie, qui n’y est « pas favorable » pour des raisons de « sécurité alimentaire », et de la ministre du Travail, Elisabeth Borne. Cette dernière s’est déclarée opposée à la « remise en cause de l’actionnariat » d’un groupe dont les capitaux sont pourtant 100 % privés.

« Carrefour, c’est le premier employeur privé de France, un chaînon essentiel dans la sécurité, dans la souveraineté alimentaire française (…). On a vu dans la crise de la Covid à quel point la sécurité d’approvisionnement est vitale (…). Le jour où vous allez chez Carrefour, chez Auchan, chez Leclerc, et qu’il n’y a plus de pâtes, plus de riz, qu’il n’y a plus de biens essentiels, vous faites comment ? » C’est en ces termes que le ministre de l’Économie Bruno Le Maire a justifié, mercredi dans l’émission « C à Vous », sa désapprobation d’un rachat de Carrefour par le canadien Couche-Tard.

Son cabinet estime qu’il aurait les moyens de s’y opposer : la distribution, si l’on peut justifier d’une menace sur la « sécurité alimentaire », fait partie des secteurs protégés par la loi Pacte, car considérés comme stratégiques.

L’argument de la pénurie de nouilles paraît léger. Le métier de la grande distribution — c’est un prérequis dans toutes les économies non-communistes — est de satisfaire les besoins des clients, pas de générer du manque. On a d’ailleurs vu, lors du premier confinement, l’énergie déployée pour éviter les rayons vides. Que le propriétaire des linéaires soit canadien ou français n’y change rien : avec l’absence de produits, il prendrait le risque de voir ses clients changer de crémerie. Rien de plus facile dans un pays qui compte neuf grandes enseignes qui évoluent à couteaux tirés et dont aucune ne domine franchement : les quatre plus importantes — Leclerc, Carrefour, Intermarché et Système U — contrôlent respectivement 23,3 %, 19,1 %, 15,7 % et 10,5 % de parts de marché. « Carrefour exploite des supermarchés en Espagne. Il n’a jamais privé les Espagnols de nourriture », résume Philippe Goetzmann, ex-cadre d’Auchan, reconverti dans le conseil spécialisé.

« Secteur ultrasensible ». L’argument de la menace sur la souveraineté alimentaire paraîtrait peut-être crédible s’il mettait en avant, plutôt qu’une peur de manquer artificielle, le risque pour les filières en amont. « Carrefour est un des premiers clients de l’agriculture et de l’agroalimentaire français. La quasi-totalité du lait et de la viande qu’il commercialise est française. On peut douter qu’un propriétaire canadien, installé dans un centre de décision lointain, ait la préoccupation d’enjeux sociétaux et alimentaires très locaux et soit sensible aux pressions pour soutenir les filières », détaille Philippe Goetzmann.

Au cabinet de Bruno Le Maire, on développe cet argument de façon pertinente : « Nous avons vu la réactivité des acteurs de la distribution que nous avions autour de la table pendant le premier confinement. C’est plus simple de partager la préoccupation nationale avec des Français. » Mais on ajoute aussi, dans la pure tradition dirigiste : « On ne sait pas ce que pourrait devenir un groupe avec lequel on ne maîtriserait rien. » Bloquer une fusion privée parce que l’État n’en contrôlerait pas les tenants et les aboutissants ? Un « interventionnisme digne de l’Union soviétique », selon un des actionnaires de Carrefour.

« Le modèle, florissant, s’est bien exporté, mais c’est fini. Notre grande distribution, c’est Napoléon : il a atteint Moscou, conquérant. Aujourd’hui, les cosaques sont aux portes de Paris »

La réalité de l’opposition au rachat est sans doute plus politique : « Carrefour est un symbole, le moment est mal choisi et le secteur ultrasensible », justifie-t-on à Bercy. En clair : la perspective de voir le dossier empoisonner la campagne présidentielle qui approche, s’il était récupéré par les populismes aux aguets, explique qu’on brandisse la peur.

Mais ces interventions laissent des questions ouvertes. Pourquoi, si la sécurité alimentaire est à ce point stratégique, l’Etat ne s’en est pas préoccupé plus tôt et ne l’a pas favorisé plutôt que de la torpiller ? C’est pourtant bien ce qu’il a fait en imposant jusqu’à l’absurde à l’amont agricole une surtransposition des règles environnementales européennes (glyphosate, néonicotinoïdes, gestion de l’eau…), des normes arachnéennes et un coût du travail pénalisant. Autant de facteurs qui expliquent la dégradation continue de notre balance commerciale alimentaire depuis 2000.

« Lignes Maginot ». C’est aussi ce qu’il a fait en accablant la mal-aimée grande distribution avec près de 100 taxes différentes. « La Tascom, une taxe sur les surfaces commerciales qui n’existe qu’en France, indexée sur le rendement du mètre carré, pénalise ce qui marche. Elle coûte chaque année 1,4 milliard au secteur, soit 1 % à 2 % de chiffre d’affaires, autant que sa marge », détaille Jacques Creyssel, le patron de la fédération du secteur, la FCD. Et que dire de la vitrification immobilière du secteur, qui ne peut plus ni bouger, ni s’adapter ? « Il était déjà difficile d’ouvrir un magasin. Le moratoire sur les surfaces commerciales — qui ne représentent que 0,2 % des artificialisations des sols —, présent dans le projet de loi Climat, va finir de tout figer. »

L’intervention permanente dans les relations entre la distribution et ses fournisseurs — la France a inventé les fameuses « négociations commerciales annuelles » encadrées, source de tant de crispations — a fait le reste.

« On a massacré les marges, la concurrence, on a bâti des lignes Maginot autour de notre système de distribution. Ça ne marche pas, conclut Philippe Goetzmann. Résultat, Carrefour est une proie. Casino aussi. Le modèle, florissant, s’est bien exporté, mais c’est fini. Notre grande distribution, c’est Napoléon : il a atteint Moscou, conquérant. Aujourd’hui, les cosaques sont aux portes de Paris. »

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