Les nouveaux intérimaires…

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Petites mains des réseaux de drogue franciliens, des jeunes sont recrutés dans les régions, le temps d’une mission, comme guetteur, vendeur ou « gros bras ».

Le phénomène est récent : des guetteurs travaillant pour des réseaux de drogue d’Ile-de-France assurent des « missions d’intérim » en province, payées 150 ou 200 € par jour.

Théo n’a pas encore 20 ans et connaît déjà la version sombre du travail indépendant. Déscolarisé depuis la seconde, il vivote à Grigny (Essonne) en faisant régulièrement le guet dans le quartier de la Grande-Borne. Une mission rémunérée 80€ la journée sans oublier la dotation en résine de cannabis. Au bout d’un bon mois, il peut avoir amassé entre 1 500 et 2 000 €. Connu des services de police et déjà condamné à des travaux d’intérêt général, le jeune homme a pris l’habitude depuis deux ans de se mettre au vert régulièrement. Pour se faire un peu oublier et surtout pour gagner de l’argent facile.

Théo met alors cap à l’Ouest, le temps d’un intérim très particulier. En contact sur Snapchat avec des recruteurs basés à Vannes (Morbihan), il répond à des propositions d’emploi temporaire sur l’un des « fours » de Kercado, l’une des plaques tournantes de Bretagne, connue pour la relative pureté de sa cocaïne. Des missions de courte durée, une semaine, parfois deux.

Théo n’est pas un cas unique. « Pour les chefs de réseau, les Parisiens présentent l’avantage de connaître le métier sans avoir de liens avec le voisinage ou avec des équipes rivales », éclaire un policier de terrain. Lors de ses séjours à Vannes, Théo, ouvrier intérimaire du shit et de la coke, est hébergé dans un appart-hôtel posé au bord de la 4-voies. Entre Grigny et les cités bretonnes, le territoire change, mais les réflexes, les codes et les dangers restent semblables.  Ses journées commencent vers midi et se terminent un peu après minuit. Il participe à la sécurisation des abords du point de vente et au repérage des équipages de la brigade anticriminalité.

À Vannes, ces heures d’attente et d’ennui, rythmées par quelques poussées d’adrénaline, semblent très bien rémunérées. Une journée de travail comme guetteur peut, selon une source policière, être payée entre 150 et 200 €. En fonction de l’ancienneté avec le réseau local, le poste de vendeur, le plus risqué sur le plan pénal, peut rapporter jusqu’à 300 ou 400 € la journée. À ce tarif-là, les candidats acceptent facilement de quitter le relatif confort de leur domicile francilien.

« Nous constatons régulièrement la présence d’individus originaires notamment de région parisienne sur les points de vente du trafic de stupéfiants, confirme François Touron, procureur de la République de Vannes. Ceux-ci sont en général jeunes (entre 18 et 25 ans) et n’ont pas d’attache sur Vannes. Ils ne viennent manifestement ici que pour être employés dans le dispositif de vente de produits stupéfiants et expliquent, quand ils sont interpellés, avoir appris sur Internet qu’ils pouvaient être rémunérés comme vendeur ou guetteur. » Quitte à en payer le prix.

Théo, identifié, averti puis interpellé par les services de police locaux, a été jugé en novembre, condamné à de la prison avec sursis et interdit de séjour dans le Morbihan. Retour à l’envoyeur. Mais qu’est devenu Théo ? S’est-il refait une virginité en Ile-de-France ou a-t-il opté pour de nouvelles missions d’intérim ?

« Jouer des relations et des réputations »

À Lille (Nord), la sécurité publique voit apparaître au compte-gouttes quelques « Parisiens » sur ses affaires de stups, mais l’afflux le plus important d’éléments extérieurs provient de la Normandie voisine. À Toulouse (Haute-Garonne), en revanche, c’est bien une vague de recrues franciliennes qui a déferlé l’été dernier dans un contexte de guerre de territoires. Les enfants du pays, effrayés par la flambée de violence, avaient déserté.

« La pénurie de main-d’œuvre locale semble être la principale explication, décode Dominique Alzéari, procureur de la République dans la Ville rose. Des individus originaires de région parisienne et interpellés sur les points de deal (notamment dans le quartier des Izards) ont ainsi évoqué des primes de risque importantes liées aux fusillades. Certains pouvaient être armés, et parfois même soupçonnés d’être impliqués dans des faits en lien avec ces phénomènes. »

L’Ile-de-France serait-elle devenue ces dernières années un vivier de gros bras pour les trafics de province ? « Le système consiste à jouer des relations et des réputations, observe un éducateur spécialisé francilien. En région, quand on entend qu’une équipe de tel ou tel quartier de Seine-Saint-Denis ou d’Essonne est là en renfort sur un point de deal, ça fait réfléchir les concurrents qui seraient tentés de s’y attaquer. »

Lors des comparutions immédiates cet automne au tribunal correctionnel de Toulouse, une petite main du 9-3 a expliqué les dessous de cette étrange transhumance. « À la base, nous touchions 100 € par jour, mais là, des gars sont venus jusqu’à notre cité pour nous proposer le double si l’on bossait avec eux à Toulouse », éclaire ce guetteur, cité par « la Dépêche du Midi ». En contre-partie, les recruteurs auraient promis de fournir un logement, la consommation quotidienne de stupéfiants et 200 € par jour. La petite bande de « Parisiens » dont il faisait partie, apeurée par une nouvelle fusillade, a voulu quitter fissa cet eldorado en trompe-l’œil. Avant d’être interpellés par la PJ toulousaine. Pour eux, la mission d’intérim s’est terminée derrière les barreaux.

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