Le Christ aux 100 visages.

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Lumineux, souffrant, glorieux, accablé, apaisé… Depuis ses premières représentations murales jusqu’au cinéma, la restitution artistique de la figure de Jésus n’a cessé d’évoluer.

« Nul ne peut voir ma face et vivre ». Cette réponse de Dieu à Moïse a le mérite de la clarté et de la concision. Comment, en effet, l’infini pourrait-il être accessible à une créature finie ? Comment l’invisible pourrait-il entrer dans le visible ? Comment ce qui dépasse infiniment l’homme pourrait-il se présenter en personne dans son champ de vision ? Bref, comment le visage de Dieu pourrait-il nous apparaître ? Et quand bien même : s’il le pouvait, il ne saurait être question d’oser en confectionner une image…

À cette impossibilité de principe qui tient à la nature de Dieu, il faut en ajouter une autre qui tient à la nature de l’image. N’étant au mieux qu’une copie, un reflet de son modèle, cette dernière ne peut en être qu’une version dégradée, appauvrie, mutilée – et donc mensongère. La chose étant déjà vraie des choses sensibles, visibles et matérielles, elle le sera d’autant plus des choses supra sensibles, invisibles, spirituelles. De là vient que le judaïsme et l’islam proscrivent toute représentation iconographique de Dieu.

D’où l’apparente surprise devant la quantité et la diversité des représentations du visage du Christ qui n’ont cessé de proliférer dans l’histoire de l’Occident et de l’Orient chrétiens: Christ graphique et épuré sur les murs des catacombes romaines du IVsiècle ; Christ lumineux et transfiguré sur les mosaïques byzantines du VIe siècle ; Christ agonisant et ressuscitant dans le retable d’Issenheim, de Matthias Grünewald au XVIe ; Christ trônant au-dessus d’un océan de chair dans Le Grand Jugement dernier, de Rubens ; Christ sulpicien de la fin du XIXe, etc.  La liste est longue.

Un visage exprimant les passions humaines

Cette multitude est déroutante, car, si le Christ est Dieu, on voit mal comment son visage pourrait être représenté sans déchoir. Comment il pourrait être tributaire d’une perception humaine structurellement limitée et toujours historiquement, donc conjoncturellement, déterminée. Bref, comment et pourquoi il serait possible de voir sa face et de vivre. Les chrétiens auraient-ils, au cours de leur histoire, à ce point manqué de bon sens et de logique ?

La logique, donc le logos, les chrétiens connaissent. Mais il s’agit d’un autre logos et, pour eux, du seul possible : le logos incarné. Pour le chrétien, le Christ est à tout le moins deux natures en une personne ; Dieu et homme parfaitement unis et parfaitement distincts. Par l’incarnation, Dieu s’est fait chair et son visage est donc entré dans le monde de la visibilité. Le Christ le dira sans détour : « Qui m’a vu a vu le Père. » Dès lors, les représentations de son visage exprimant ses passions jusqu’à l’ultime sont possibles. Mais à quel prix ? Au prix de toute « sagesse humaine ». Car, accepter le Christ, c’est accepter que l’infini soit entré dans le fini. Que l’invisible et le visible soit conjoints. Que le visage de l’homme, mouvant et périssable, et celui d’un Dieu, éternel et immuable, soient entrelacés. Et que ce paradoxe soit représentable.

On le voit, la représentation du visage du Christ est donc tout sauf anodine. Elle renvoie au mystère de l’incarnation qui seul rend possible une telle représentation. Cela n’est pas sans risque, car si le visage des choses visibles était déjà mensonger et que celui de l’invisible était impossible, celui de leur union ne le sera-t-il pas davantage encore ? C’est pourquoi représenter le visage du Christ fut et demeure une chose périlleuse. Cela suppose que l’on puisse en même temps montrer le visage de l’homme et celui de Dieu – semblables et dissemblables -, sans trahir ni l’un ni l’autre.

Tentations

On mesure l’ampleur de la tâche qu’attendaient tous ceux qui s’y sont essayés pour le meilleur et le pire. Car il s’agissait pour eux d’échapper à deux tentations qui sont autant d’hérésies : tirer le visage du Christ du côté humain en faisant du visage de l’homme la mesure de celui de Dieu, au risque de l’idolâtrie. Ou, à l’inverse, privilégier le visage de Dieu sur celui de l’homme jusqu’à réduire ce dernier à n’être qu’un pathétique et vain résidu sensible. Les œuvres de Vélasquez (voir son Christ crucifié) ou d’Alfred Manessier (Couronne d’épines) prouvent que ces écueils ont été plus ou moins évités. Du moins, l’art en fut-il, lui, glorifié.

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