Les engins explosifs improvisés sont-ils « l’arme des lâches » ?

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Après la mort de 5 militaires français au Mali, la ministre des armées Florence Parly s’en est pris aux « terroristes » qui « utilisent l’arme des lâches », les engins explosifs improvisés.

Dans un entretien au Parisien, la ministre des armées Florence Parly estime qu’au Mali, « les terroristes utilisent l’arme de lâches, ces engins explosifs glissés sous le sable du désert ou sur les axes routiers et qui se déclenchent au passage des militaires français ou des véhicules civils ». La ministre réagissait après la mort de cinq militaires français, tués par des engins explosifs improvisés (IED). À la suite de ses déclarations, j’ai publié ce tweet, qui suscite de nombreuses réactions, tant positives que négatives.

Chère @florence_parly , croyez-vous vraiment que lancer une bombe depuis un drone sur des types en moto, c’est moins « lâche » qu’un Engin explosif improvisé ? La guerre n’est jamais belle. Pas besoin d’insulter ses ennemis. https://t.co/rgD38CuS5l

— jean-do merchet (@jdomerchet) January 3, 2021

Les IED sont-ils une arme de lâches ? La question est complexe, comme l’est celle de l’emploi de toute arme utilisée à distance, depuis que la guerre existe.

Florence Parly au Mali, le 27 novembre 2019.

Le principal reproche que l’on puisse faire aux IED est qu’il s’agit d’une arme non discriminante. Une fois posée, elle menace toute personne qui la déclenche, qu’il soit ennemi, neutre, voire ami. C’est, à cet égard, une arme primitive. Les Français, comme beaucoup d’autres nations, en ont pris progressivement conscience et cela a abouti à l’adoption en 1997 de la convention d’Ottawa, interdisant les mines antipersonnel. La France applique cet accord international et à renoncer à toute production, stockage ou usage de ces armes. Puis, en 2008, ce sont les armes à sous-munitions (qui dispersent des engins explosifs) qui ont été interdites. Ce sont des décisions, somme toute très récentes, qui constituent d’indéniables progrès humanitaires.

D’abord en Afghanistan, puis désormais au Mali, l’armée française est confrontée à la menace des IED, mis en place par les « groupes terroristes armés ». Certains d’entre eux peuvent être déclenchés à distance, au passage d’un convoi militaire. D’autres explosent par simple contact physique ou électromagnétique. Il est probable, sans que nous ayons la preuve, que ce soit ce dernier type d’engins qui ait été utilisé récemment au Mali. Lors de l’attaque de lundi, toutefois, il y a eu deux attaques sur la même route, à plus de deux heures d’intervalle. Était-ce une attaque coordonnée (et/ou déclenchée à distance) ou une simple loi des séries ? On l’ignore. Reste qu’à plusieurs reprises, comme en 2018 contre le VBL du chef de corps du 1er Spahis, c’est un véhicule précis qui a été attaqué par un IED.

Sauf à imaginer que la guerre se résume un affrontement d’égal à égal avec des règles chevaleresques, on a du mal à comprendre en quoi l’usage d’IED est « lâche ». Il peut, sans aucun doute, être qualifié de criminel ou d’irresponsable, au sens où il prend un risque démesuré de dommages collatéraux. Les Nations unies et les organisations humanitaires rapportent couramment le fait que des véhicules civils explosent sur des IED au Mali ou ailleurs. En septembre dernier, une ambulance a explosé sur un IED au Mali… En 2019, 315 personnes sont mortes ainsi, selon les Nations Unies.

Au niveau mondial, un récent rapport de l’Institut des Nations Unies pour la recherche sur le désarmement (UNIDIR) sur les mines pointe le fait que « de près de 6 900 en 2018, le nombre de victimes a atteint environ 5 500 en 2019, dont 2 900 en raison d’engins improvisés. Malgré cette nouvelle baisse, le niveau reste « très élevé », fait remarquer l’Observatoire des mines. Les civils constituent 80% des victimes et les enfants représentent près de la moitié de toutes les victimes civiles (43%) » « Les cinq Etats qui ont déploré le plus de victimes en 2019 sont l’Afghanistan (1 538 morts), le Mali (345), l’Ukraine (324), le Yémen (248), et le Nigéria (239). » « S’agissant de la situation dans le Sahel central, le rapport montre que le Mali a la particularité de connaître une dissémination d’engins explosifs improvisés (IED) sur ses routes. Ces engins visent essentiellement la destruction de véhicules ou de charrettes. « Le Mali a confirmé une contamination par les mines anti-véhicules depuis 2017 », explique ce rapport.

Le Service de l’action antimines des Nations Unies (UNMAS) a signalé à l’Observatoire que les mines improvisées au Mali sont activées au moyen de plateaux à pression ou de pièges métalliques. Au moins cinq des victimes civiles enregistrées dans ce pays en 2019 sont survenues lors d’incidents où elles se trouvaient sur une charrette à traction animale. En 2019, comme ce fut le cas ces dernières années, seuls des véhicules ont été impliqués dans des incidents liés aux mines au Mali et aucune victime n’est survenue alors que les individus étaient à pied. »

Comme nous l’écrivions plus haut, d Dans certains incidents, il n’est pas toujours possible de savoir si l’engin impliqué était un IED commandé à distance qui n’a pas été utilisé ou s’il s’agissait d’une mine activée à dessein. »

Arme non discriminante, l’IED est fondamentalement une arme de pauvre. Nos ennemis combattent avec les moyens qu’ils ont. S’ils avaient des drones, des satellites, des munitions guidées et des hélicoptères, ils s’en serviraient contre nous. C’est une guerre asymétrique et la tolérance aux dégâts collatéraux n’est absolument pas la même dans un groupe d’insurgés djihadistes que dans l’armée d’un pays riche et démocratique. L’armée française n’est pas à l’abri de tuer des innocents lors de ses frappes, mais elle fait le maximum pour les éviter, avec des règles d’engagement extrêmement strictes. Il est toutefois probable que de tels « dommages collatéraux » aient eu lieu, notamment en Irak et Syrie. On se souvient des polémiques soulevées par le colonel artillerie Légrier dans un article de la revue Défense nationale.

La question de la moralité de certaines armes est posée, notamment celle des drones. Dans « Théorie du drone », le philosophe français Grégoire Chamayou estime aussi que « le drone est aussi l’arme du lâche : celle de ceux qui ne s’exposent jamais. » La France a attendu plusieurs années avant d’armer ses drones, une décision prise en 2017 par Florence Parly. Le débat existe toujours en Allemagne.

Dans la plupart des pays où opèrent les drones (Afghanistan, Gaza, Pakistan, Yémen, Somalie, Mali, Syrie…), les populations locales les considèrent généralement comme amorales. On sait combien les campagnes d’assassinats ciblés menées par les Américains ont contribué à renforcer les sentiments antiaméricains dans le monde et à favoriser le recrutement de groupes djihadistes. Dans des populations habitées par une culture virile de la guerre, l’usage des drones est considéré à la fois comme celles d’Occidentaux lâches et simplement forts de leur argent.

A titre personnel, je considère que la notion d’« arme des lâches » est inutile, sauf à déconsidérer son ennemi, dès lors qu’on est incapable de l’empêcher de nous frapper. On se souvient que la Chevalerie française considérait à Azincourt les archers anglais comme une arme de lâche… Toute frappe à distance, depuis la fronde de David contre Goliath jusqu’à la frappe de drone américain qui a assassiné le général iranien Qassem Soleimani le 3 janvier 2020 pourrait être qualifiée ainsi. Arme de lâche ? Non. Sale guerre, oui.

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