La revanche du hareng …

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Nous avons reçu cette lettre datée du 25 décembre 2040. N’étant pas en mesure d’en vérifier les propos, mais connaissant le sérieux de notre correspondant, nous la reproduisons avec les mises en garde habituelles. Le texte était très long, de nombreux passages ont été coupés, nous les signalons par des parenthèses carrées.

J’ai été une des “chevilles ouvrières” du traité de sortie du Royaume-Uni de l’UE. Sur la photo officielle, qui nous rassemble autour de Michel Barnier, je suis tout en haut à gauche. Je me souviens du 24 décembre 2020 : nos sourires derrière nos masques, les yeux humides de mes camarades, nous étions conscients de faire l’Histoire. Le cauchemar se dissipait finalement, nous avions accouché de presque 1 500 pages, dont chaque virgule avait été négociée. On s’est quittés émus pour aller dormir. Ah, l’optimisme de la jeunesse ! Ah, notre satisfaction d’avoir pensé à tout et tout réglé !

Les mois qui ont suivi nous ont contraints à ajouter des annexes à l’accord et des extensions d’autres traités aux annexes ; c’était afin de rendre l’ensemble plus précis, souple et compréhensible. J’ai assisté en direct à la perte de pouvoir de la City. Exit les traders ; ils avaient déjà pris un sacré coup lors de la crise des subprimes, ils ont vu leur chute accélérée par le Brexit. En abandonnant la finance à son destin, nos amis anglais entendaient revenir aux vraies valeurs de l’Empire : insularité, appel du large, langue universelle […].

Pendant deux ou trois ans (aux alentours de 2027) nous avons discuté âprement de l’éventualité de l’utilisation de drones pour surveiller les bancs de poissons qui ont de fâcheuses habitudes (ils entrent et sortent des eaux territoriales sans prévenir). L’importance croissante prise par les harengs, les chinchards et les maquereaux nous a étonnés. Les drones, dont on nous avait vanté à tort les performances, se sont révélés incapables de compter correctement les poissons. Les pourcentages de pêche autorisée ont été systématiquement remis en discussion. Et pendant des années les journaux ont fait leurs unes avec des pêcheurs en colère et en cirés jaunes […].

Vers 2031, de guerre lasse, nous sommes passés à autre chose. Pendant deux ou trois ans, la guerre commerciale dite « de la pomme de terre » a connu des moments de grande tension : c’est le moment choisi par l’Irlande pour se réunifier.

L’île d’Émeraude n’a pas supporté que le tubercule roi soit soumis à des réglementations différentes entre le nord et le sud du pays. Du coup, nous avons dû renforcer nos équipes et refonder le traité. Le Royaume-Uni s’était rétréci, tout était à refaire. […]

Je ne veux pas trop m’attarder sur les visas étudiants que les gouvernements anglais successifs ont rendus de plus en plus compliqués à obtenir. Moi, le fonctionnaire blasé, j’ai éprouvé un vrai chagrin quand il m’est apparu clair que les Britanniques souhaitaient monter des accords d’échange pour étudiants avec les îles Gilbert (Océanie), mais n’en voulaient pas pour les étudiants européens. Leurs arguments ont été sans appel : ils étaient en train de peaufiner le projet dit « Global Britain », c’était du lourd, du planétaire, pas de temps à perdre avec les problèmes locaux […].

Je prends ma retraite dans quelques mois, j’aurai passé une grande partie de ma vie sur cet accord de divorce entre la Grande-Bretagne et l’Europe. J’ai compris trop tard que les nations sont comme les personnes. On croit que ce sont l’intérêt et la raison qui conditionnent leurs vies. Pas du tout, ce sont les passions et les souvenirs du passé. Les rêves aussi. Nous avons vu une nation entière vibrer à l’évocation d’épisodes glorieux du siècle dernier et mépriser les avantages quotidiens du bon sens. S’offusquer pour des fantasmes anciens et bafouer sa réputation de pragmatisme. S’entêter sur les harengs et oublier tout le reste. »

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