Y a-t-il un pilote pour la vaccination?

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Administration tatillonne, responsables politiques dépassés… Le faible nombre de vaccinés au cours de la première semaine de campagne suscite un débat explosif sur l’efficacité de l’appareil d’État.

Jean Castex et Emmanuel Macron.

La France a reçu 560 000 doses de vaccin Pfizer-BioNTech depuis la fin décembre et, à partir de lundi, en réceptionnera 500 000 chaque semaine jusqu’à février. Dimanche, le ministre de la Santé, Olivier Véran, a réuni les directeurs des agences régionales de santé et le patron de la Caisse nationale d’assurance-maladie pour leur demander d’accélérer la cadence. Le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, promet « une publication transparente, en continu » des chiffres de la vaccination.

« Quelle est la responsabilité de l’Etat ? », amorçait Jean Castex le 3 décembre, lors du débat au Parlement sur la stratégie vaccinale. Avant de donner sa réponse : « garantir que les vaccins autorisés arrivent rapidement et dans le cadre d’une logistique efficace », s’assurer « que l’ensemble des professionnels de santé concernés soient mobilisés dans le champ de leurs compétences », faire en sorte « que les publics prioritaires puissent accéder au vaccin dans des conditions de simplicité, de sécurité et de transparence ».

Un mois plus tard, Emmanuel Macron semble dire que l’État a failli. La France avait vacciné contre la Covid-19 environ 400 personnes aux premières heures de 2021, contre 240 000 en Allemagne et 85 000 en Italie. Au Royaume-Uni, le chiffre a atteint un million en trois semaines. Le retard français n’est plus politiquement assumé. Après avoir évoqué des « lenteurs injustifiées » dans ses vœux aux Français, le chef de l’Etat a fait connaître sa « colère », dimanche dans le JDD : « Nous sommes sur un rythme de promenade en famille, et ce n’est à la hauteur ni du moment, ni des Français, aurait-il grondé devant ses proches. Ça doit changer vite et fort. »

Ce faisant, le président de la République semble découvrir la stratégie nationale. « Tout était décidé en conseil de défense sanitaire », relève pourtant un participant du centre interministériel de crise. Ce conseil est une instance restreinte, couverte par le secret-défense. Effet secondaire, l’information circule moins qu’à l’accoutumée : aucune réunion interministérielle à Matignon n’a eu lieu sur la stratégie opérationnelle de vaccination. Celle-ci n’a pas fait l’objet de « bleus » du secrétariat général du gouvernement, ces compte-rendu servant à la collégialité de la décision — « rien n’existe, rien n’est définitif, qui n’ait été ‘‘bleui’’ », écrivait le constitutionnaliste Guy Carcassonne en 1994, dans Qui gouverne la France ?.

« Où est Castex ? » 

En 2020, un conseiller ministériel va jusqu’à déplorer : « Où est Castex ? Rien n’est piloté ». « Il y a des réunions tous les jours ou presque depuis des mois, défend un proche du Premier ministre. Jusqu’à il y a une semaine, personne n’avait critiqué la stratégie, et la vaccination n’est pas une course à l’échalote ! » Mais, même dans le huis clos du conseil de défense, la vaccination de masse n’était pas en haut de l’ordre du jour en décembre. Le 29, la réunion est consacrée au couvre-feu. Celle du 20 avait pour sujet la nouvelle souche du coronavirus au Royaume-Uni. Mi-décembre, Emmanuel Macron se montrait encore « extrêmement prudent » sur le vaccin devant les présidents de groupe de l’Assemblée nationale, selon l’un d’eux.

L’exécutif semble en décalage, comme lorsque l’entourage d’Olivier Véran explique que les médecins sont en vacances, ou qu’il ne fait qu’appliquer les recommandations de la Haute autorité de santé

« Tout ne s’explique pas par le mille-feuille administratif. Nous assistons aux résultats de la concomitance entre un État obèse, inerte, une décision ultra-centralisée et un politique déresponsabilisé », énumère cruellement un des acteurs concernés. « Le scandale vient avant tout du politique, abonde l’analyste Chloé Morin, pourtant sévère à l’égard de l’administration dans Les Inamovibles de la République. Il peut y avoir des couacs dans l’exécution et des lourdeurs, mais la décision de ne pas aller vite a été prise et assumée. » Le 17 décembre, le ministre Olivier Véran détaillait la phase I de la vaccination en avertissant : « Cela prendra forcément un peu de temps ».

Résultat, l’exécutif semble en décalage, comme lorsque l’entourage du ministre de la Santé explique le lancement poussif par le fait que les médecins sont en vacances, ou qu’il ne fait qu’appliquer les recommandations de la Haute autorité de santé. Attendre pour faire du volume, « ce n’est peut-être pas la bonne méthode, mais c’est l’avis de la HAS », appuie un directeur d’agence régionale de santé. « Besogneuse, la HAS fait son job sans aucune vision dynamique de santé publique. Au ministère, on applique sans plus de vision [son] plan », dénonce le généticien Axel Kahn.

Contentieux. 

« La Santé est empêtrée dans des procédures protégeant chaque décision par peur du contentieux », enfonce un pilier de la macronie. La précaution se niche partout. « L’État a une mémoire traumatique, avance une source gouvernementale. Comme pour les masques qu’on ne renouvelait pas, on paye encore l’addition de la grippe H1N1 ». La semaine dernière, Olivier Véran excluait les vaccinodromes, pourtant au cœur des stratégies allemande et britannique, au motif que « ça pas marché » en 2009-2010. Voilà l’argument répété en boucle, à différents échelons de la chaîne administrative, sans trop savoir pourquoi…

Le bilan de 6 millions de vaccinés contre cette grippe A avait déçu au regard de l’objectif (65 millions) et du coût financier (700 millions d’euros), selon un rapport de la Cour des comptes de 2011. Reste qu’une épidémie ayant fait 320 morts en France n’est guère comparable à celle de la Covid-19, à l’origine d’au moins 64 000 morts et d’une crise économique mondiale. Les magistrats financiers ajoutaient que « la vaccination dans les cabinets libéraux est une formule adaptée à une vaccination de masse dont le rythme n’a pas besoin d’être rapide et pour un virus de faible gravité ». En revanche, « lorsque celle-ci est élevée, l’organisation en centres prend tout son sens, compte tenu de l’importance d’une vaccination rapide. »

« C’est l’illustration d’une forte déconnexion du terrain, à laquelle s’ajoute un contexte judiciaire qui tétanise la décision publique », regrette Frédéric Valletoux, maire de Fontainebleau et président de la Fédération hospitalière de France. D’une gouvernance défaillante au désastre sanitaire, il n’y a parfois qu’un pas. Dans l’urgence, l’exécutif repasse au crible sa stratégie : sont réexaminés l’autorisation des pharmaciens à vacciner, des centres de vaccination « de proximité », un simple consentement oral… et même une reprise en main de la task force par un profil expert en logistique. Il aura fallu la mise en scène d’un « coup de colère » présidentiel.

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