Avenir Espoir, crainte, fragilités, rebonds…

le

Le médecin décrypte nos ressources face à la crise et notre attitude concernant les vaccins.

Christophe André, psychiatre

S’il y avait une leçon à tirer de la crise sanitaire, ce serait « le retour au réel ». C’est en tout cas l’analyse du psychiatre Christophe André, expert des troubles émotionnels, anxieux et dépressifs. « Il faut ouvrir les yeux, balayer nos illusions de longévité, de garantie d’une sécurité matérielle qui nous avait rendus en partie égoïstes, exigeants, capricieux, espère le médecin, spécialiste de la méditation. Le réel se rappelle à nous et peut-être que ça va nous rendre plus solidaires. »

Est-on mieux préparés à vivre 2021, car il n’y a plus l’effet de surprise ?

Mieux préparés, je ne sais pas, mais mieux prévenus, oui ! Il n’y a pas de surprise : le virus est là, il y aura de nouvelles vagues et de nouveaux virus à l’avenir. On est mieux préparés à se protéger du virus. Mais est-on pour autant mieux préparés à vivre et à s’épanouir dans un tel climat ? La réponse est mitigée. Dans la société, il y aura sans doute un clivage de plus en plus grand entre les résignés et les indignés.

Ceux qui acceptent et ceux qui n’acceptent pas ?

En psychologie, l’acceptation est une démarche active dans laquelle on reconnaît le réel. On ne se dit pas « c’est bien » mais « c’est là », et on décide de composer avec le réel. On n’est ni dans le déni ni dans l’indignation. L’acceptation est une démarche qui nous pousse non pas à renoncer à l’action, mais à choisir une action économique pour éviter les gesticulations liées à la colère ou à la peur. Accepter, ce n’est pas subir sans rien dire, mais mettre son énergie dans l’adaptation à ce qui est là, puis dans le combat.

Quel est l’effet psychologique de ces confinements à répétition ?

La répétition des adversités et des épreuves aboutit à deux grandes conséquences : soit une habituation, soit une allergie. On le voit dans les pays en guerre, les gens peuvent finir par s’habituer aux situations les plus violentes et développer une sorte de savoir-faire de survie ; mais on peut aussi s’allergiser, devenir intolérant aux difficultés. Pour certains, la répétition des confinements est vécue avec fatalisme, mais d’autres, qui n’ont pas les ressources pour s’adapter, se sentent trop sollicités et ça peut les conduire à un effondrement psychologique.

Quelles sont nos ressources pour y faire face ?

Il y a les ressources intérieures et extérieures. Cette pandémie donne un avantage psychologique aux gens qui ont une vie intérieure riche, aux introvertis, aux imaginatifs, aux professions intellectuelles, plus équipées pour rééquilibrer leur mental ; et un désavantage aux personnes qui puisent leur équilibre principalement dans les actions et les interactions. Pour elles, l’action – travailler, cuisiner, jardiner, courir, bricoler – est un anxiolytique. Or les confinements modifient nos capacités d’action et nous privent de toutes ces petites rencontres au fil de l’eau. Pour certains, c’est un grand facteur de déséquilibre. Quant aux ressources extérieures, c’est par exemple avoir une maison, un jardin ou des amis de l’autre côté de la rue. Cette crise révèle des clivages, des lignes de fracture entre les différents profils de population.

La crise a-t-elle créé un clivage entre les jeunes et les vieux ?

Entre les âgés qui ne veulent pas mourir et les jeunes qui veulent vivre, nos gouvernants ont fait le choix de protéger les âgés et de sacrifier les jeunes. Chez les 15-30 ans, la fréquence des symptômes de nature anxieuse et dépressive a doublé. Ce choix sanitaire va générer des dégâts sociologiques et économiques énormes, et doit pousser notre pays à s’interroger sur les prochaines pandémies. Est-il vraiment sage de sacrifier l’avenir des jeunes pour faire gagner quelques années de vie aux plus âgés (dont je suis) ? La question mérite d’être posée et on ne peut pas laisser les médecins seuls face à ce dilemme. Je crois que ça doit être l’occasion d’un vrai débat politique, car l’une des vertus de cette crise est qu’elle est une répétition générale pour la prochaine pandémie.

Pourquoi les jeunes sont-ils les plus pénalisés ?

C’est toute une génération qui ne peut pas faire son apprentissage correctement. C’est aussi toute une tranche d’âge en construction sociale : c’est à cet âge qu’on se nourrit du contact avec les autres, qu’on découvre qui on est en ayant des aventures amicales ou sentimentales, en trouvant sa voie dans la vraie vie et pas sur les écrans. C’est toute une génération à qui l’on injecte une forte dose d’angoisse de l’avenir. Et, enfin, ils ont quand même le sentiment de payer l’addition, et la plus corsée, pour les autres. On ne pourra pas recommencer à les esquinter comme ça à la prochaine crise.

La crise révèle-t-elle le meilleur et le pire des individus et de la société ?

C’est un phénomène classique dans toutes les crises. Ce qui augmente dans un premier temps, c’est la rigidité, la méfiance, le repli sur soi, le lien avec des gens à notre image. On s’accroche à ses certitudes. On appauvrit sa vision du monde en ne lisant que des informations qui nous conviennent. On n’écoute plus les gens qui ne pensent pas comme nous. Le mouvement qui doit suivre est un mouvement de réouverture, de reprise des interactions et des actions dans un environnement modifié. On doit réapprendre à fonctionner différemment, à faire le tri parmi nos peurs.

Comment peut-on apprendre à faire face à l’incertitude ?

C’est difficile, car notre cerveau, comme celui de la plupart des mammifères, déteste l’incertitude. On n’a pas de centre cérébral de l’incertitude que l’on pourrait activer face à une situation floue. On n’est pas capables de se dire « tu ne sais pas, attends d’avoir plus d’informations pour décider et agir ». À la place, on préfère se raconter des histoires. Mais il est très rare d’entendre des gens qui disent : je ne sais pas. S’il faut pour les scientifiques et les politiques retenir deux leçons de cette crise, c’est : un, reconnaître qu’on ne sait pas et, deux, ne jamais mentir. Le mensonge, sur les masques, par exemple, est une catastrophe à long terme qui fait flamber tous les discours de méfiance par rapport à toute forme de parole officielle.

Est-ce que ça aboutit, in fine, au scepticisme sur le vaccin, plus fort en France qu’ailleurs ?

Ce scepticisme est le fruit de phénomènes compliqués. L’explication optimiste est de penser qu’on identifie, au fond, le vaccin à une médecine dont on ne veut plus : une médecine de la maladie, des organes, une médecine technicienne ; alors qu’on veut aller vers une médecine de la santé, de la personne, de la prévention. Il y a un aspect légitime dans la méfiance si elle est le fruit de la prudence, de l’exigence, de la transparence. Mais, à la fin, la raison doit trancher : et c’est pour ça que je pense que la majorité des citoyens (dont moi) se feront vacciner, une fois l’efficacité et l’innocuité avérées.

Comment avancer ?

Il faut ouvrir les yeux sur le réel, balayer nos illusions de longévité, de garantie d’une sécurité matérielle qui nous avait rendus en partie égoïstes, exigeants, capricieux. Le problème d’une société matérialiste est qu’elle nous donne l’illusion qu’on peut se passer de l’aide des autres, qu’on peut s’en sortir tout seuls avec sa famille, qu’on est forts en tant qu’individu. Mais quand une crise survient on s’aperçoit qu’on est plus mal tout seuls que si on est soutenus par des proches, des voisins, des collègues. La vertu de toute crise est ce rappel au réel et à l’évidence : nous sommes fragiles, trop nombreux, trop remuants, trop polluants. Il va falloir qu’on modifie tout ça pour le mieux. Si on arrive à changer nos façons de fonctionner, ce monde peut devenir plus joyeux et plus épanouissant.

Faut-il finalement accepter nos fragilités ?

Les gens ne se rendent pas compte qu’on a vécu un demi-siècle de royaume enchanté dans lequel les progrès étaient linéaires : paix, démocratie, confort, santé… On avait la certitude que nos enfants vivraient dans un monde meilleur, que tout était prévisible et maîtrisable. Les progrès de la médecine nous garantissaient de vivre centenaires et en bonne santé. On avait des certitudes illusoires qui étaient très agréables, sécurisantes, très confortables mais aussi très mensongères ! On revient à une situation normale : la vie humaine, c’est une dose minimale d’adversité, de souffrance, d’incertitude.

Peut-on s’y faire ?

Oui, je crois. Les civilisations qui nous ont précédés, l’Antiquité, le Moyen Âge, en sont la preuve. On savait que la vie était fragile et pourtant on a vécu, on a été heureux par moments, malheureux à d’autres, on a créé des œuvres d’art, mis au point de nouvelles techniques… Une civilisation peut être passionnante et brillante malgré le poids de l’incertitude et de l’adversité. Il faut le réapprendre parce qu’on y est confrontés et qu’on n’a pas le choix.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.