Smecta : comment la France se saborde…

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Smecta : comment la France a (encore) sabordé sa souveraineté sanitaire.

On pensait que la crise de la covid-19 avait mis en lumière la nécessité de sauvegarder un savoir-faire pharmaceutique « made in France ». Les déboires du laboratoire Ipsen prouvent le contraire.

médicament Smecta

Le laboratoire français Ipsen, fondé en 1929, a réalisé un chiffre d’affaires de 2,56 milliards d’euros en 2019 et commercialise une vingtaine de médicaments dans 115 pays. Il compte 5 700 salariés. Mais sa branche santé familiale (360 millions d’euros, 1 200 salariés), essentiellement française, a été mise à mal entre autres par une absurde série de décisions administratives qui ruinent l’équilibre économique du produit phare, l’antidiarrhéique Smecta, et concourent à la suppression de près de 90 emplois. En pleine crise sanitaire, la souveraineté sanitaire et un savoir-faire français pharmaceutique précieux sont une nouvelle fois menacés.

Le Smecta est un de ces produits de la pharmacie familiale qui peuvent se révéler précieux, exactement comme ce fut le cas du Paracétamol pendant la crise du coronavirus. Cet antidiarrhéique éprouvé, délivré avec ou sans ordonnance, est fabriqué depuis 1977 à Dreux par le laboratoire français Ipsen et vendu dans le monde entier. Et exactement comme la France a, au gré des vicissitudes de sa désindustrialisation, perdu le principe actif du paracétamol aujourd’hui fabriqué en Chine, elle est en train de saboter le Smecta.

Un petit retour en arrière s’impose. Tombée dans le domaine public depuis longtemps, la diosmectite – la formule du Smecta, à base d’argiles fines – était évidemment généricable. Mais la difficulté de trouver les gisements de cette argile très pure et les coûts de production élevés l’avaient épargnée. Jusqu’à ce que le laboratoire Mylan, spécialisé dans les génériques, se lance en 2013. Ce laboratoire américain demande alors aux autorités de santé du CEPS (Comité économique des produits de santé, qui dépend des ministères français de la Santé et de l’Économie) le remboursement de son produit.

Sabordage…nous on sait faire…

« Made in France ». 

« On était dans l’après-Florange, explique une source proche du dossier. Mylan n’a pas réussi à obtenir de prix de remboursement, parce que le ministre du redressement productif Arnaud Montebourg défendait le made in France, que le processus de fabrication en Chine du générique n’était pas clair et qu’il y avait des inquiétudes pour la souveraineté sanitaire. C’est rare que cela se passe ainsi, qu’un processus administratif soit bloqué, mais quand il y a une volonté politique, c’est possible. »

Ipsen doit toutefois donner des contreparties économiques pour justifier que le générique, qui fait baisser le coût pour la collectivité, ne soit pas remboursé. Le groupe concède une baisse de 15 % de ses prix et se lance dans un plan d’investissements de productivité de 60 millions d’euros. Il crée aussi des variantes du Smecta et ne se contente pas de le laisser vivre son monopole. Mais en novembre 2019, patatras. Une décision des autorités de santé crée un terrible effet domino : « nous avons appris en lisant le Journal officiel que Mylan avait obtenu un prix de remboursement du générique de la part du CEPS. 500 personnes travaillent à produire le Smecta en France. Personne n’a jugé utile de nous prévenir de cette décision lourde de conséquences », s’insurge Véronique Delvolvé-Rosset, la directrice des affaires publiques d’Ipsen.  Conséquence, le prix du Smecta va devoir baisser de 20 %, c’est la règle quand arrive un générique, en plus des 15 % déjà consentis par Ipsen, dont le CEPS ne veut pas tenir compte. Économiquement intenable selon le laboratoire.

Contacté, le CEPS n’a pas répondu à nos questions. Le ministère de la Santé, quant à lui, ne semble pas au courant de l’affaire. « Tout cela pour faire gagner à l’assurance maladie un million d’euros par an : c’est cela, le gain permis par le générique », estime Véronique Delvolvé-Rosset. Derrière, un équilibre économique vacille. Outre le fait que l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) recommande désormais d’éviter de donner du Smecta aux enfants de moins de 2 ans, Ipsen a été confronté à une année 2020 difficile (les pathologies de type diarrhée ont été en net recul du fait des gestes barrières et des mesures de distanciation sociale). Autant d’éléments qui amènent l’entreprise à supprimer un tiers de ses effectifs (soit 16 postes) à L’Isle-sur-la-Sorgue, où est élaboré le principe actif, 33 à Dreux et 40 postes de visiteurs médicaux. « Sans compter les intérimaires qui ne reviendront pas », pointent les syndicats de l’entreprise.

Absurdistan. 

« Des destructions d’emplois, de savoir-faire, de souveraineté sanitaire »… se désole Véronique Delvolvé-Rosset. C’est d’autant plus navrant que Mylan n’a même pas réussi à inonder la France de son générique. Le laboratoire fournit moins de 35 % du marché, les ruptures d’approvisionnement sont récurrentes. La France dans cette affaire, casse donc son outil de production tout en se mettant en situation de dépendance et de précarité sur un de ses produits phares. La crise sanitaire a beau être passée par là, les autorités de santé ne réagissent pas. « Nous subissons en fait une triple peine, explique Véronique Delvolvé-Rosset. La décision française, prise sans analyse d’impact, affecte aussi nos exportations. A l’international, les pays importateurs, regardent le prix du pays d’origine et répercutent immédiatement. Entre les discours sur la souveraineté sanitaire et les actes, il y a un abîme. Cela me désole. Ipsen réalise 50 % de ses investissements productifs en France, où il fait 10 % de son chiffre d’affaires. Et personne ne protège cette production. En tant que citoyenne, je suis dans l’incompréhension. »

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