« L’arme du crime »

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« L’arme du crime idéale : l’écran »

Croyances, fake news, surinformation… Nous sommes les proies de nouveaux manipulateurs. Gérald Bronner analyse ce « tournant civilisationnel ».

Clair-obscur. Gérald Bronner, chez lui à Nancy, le 18 décembre.

Le Point : Si vous deviez résumer d’une phrase l’idée centrale de votre livre…

Gérald Bronner : Comment penser les conditions sociales pour que notre cerveau puisse donner la meilleure part de lui-même. Aujourd’hui, tout notre environnement est organisé pour que sa face obscure prenne de plus en plus d’importance dans la vie publique. Il ne s’agit pas d’éradiquer les pulsions en nous, mais de nous protéger de nous-mêmes ! Ce qui nous menace, c’est que la vie publique soit contrôlée par les régions postérieures du cerveau, et non plus par le cortex orbitofrontal. Dans le cerveau, il y a toute notre histoire. Celle de la servitude, tout d’abord. Nous pouvons devenir esclaves de tout un tas de boucles addictives… Ce risque est un peu dystopique et en même temps bien réel.

Libéré de ses chaînes biologiques (la faim, le froid…), l’homme du XXIe siècle serait donc menacé d’une nouvelle servitude.

On peut décrire l’histoire de l’humanité par un indice qui a été rarement exploré : la disponibilité mentale. Le ministre Jean Perrin, également Prix Nobel de physique en 1926, rêvait qu’à partir du moment où l’homme se serait affranchi de sa servitude biologique (nourriture, survie), la disponibilité mentale ainsi libérée lui permettrait d’accomplir des progrès spectaculaires.

Cette prophétie était exacte. La disponibilité mentale a été multipliée par huit depuis le début du XIXe siècle : nous avons externalisé nombre de nos gestes physiques (grâce à la machine à laver pour les tâches domestiques, par exemple) et cognitifs (qui sont algorithmisés par l’IA). Huit fois plus de temps de disponibilité cérébrale, c’est considérable ! Selon mes estimations, nous disposons de 1 139 000 000 d’années de cerveau disponible en France. La question est : que va-t-on faire de cette richesse ? Si c’est pour regarder des vidéos de chatons, au secours ! Le cambriolage de ce trésor est en train de se produire par une logique de marché et par l’arme du crime idéale : l’écran. Comme 80 % de nos informations sensorielles sont visuelles, l’écran a toutes les qualités pour attirer notre attention.

L’écran est-il en lui-même nocif ?

L’écran n’est qu’un média. La toxicité vient du fait que le marché de l’information s’est, dans le même temps, totalement dérégulé. Et l’offre de contenu a littéralement explosé. Dans les années 1950, une psychologue a parlé de l’« effet cocktail » : lorsque vous discutez avec quelqu’un au cœur du brouhaha d’un cocktail, vous n’écoutez que cette conversation. Mais votre cerveau entend bien plus : il peut soudainement attirer votre attention sur certaines informations. Si quelqu’un prononce votre prénom, par exemple, ou le mot « sexe », vous allez l’entendre, et réagir. Sur les écrans, nous sommes constamment la proie d’informations qui répondent à des attentes immémorielles de notre cerveau, ce qu’on appelle les « saillances » : la sexualité, la conflictualité… Tout concourt à ce que nous nous abandonnions à quelque chose de satisfaisant, mais qui ne sera pas forcément optimal pour le cerveau. Là est le danger : le marché des idées et des images répond de plus en plus immédiatement à nos attentes.

Vous voulez dire que, pour capter notre attention, les fournisseurs de contenus jouent sur nos instincts les plus basiques ?

Exactement. Les sites clickbait (« appâts à clics »), qu’on appelle « putaclic » en français, jouent par exemple sur notre refus de l’incomplétude, un truc fondamental du cerveau : face à une pièce qui manque, notre cerveau va nous faire reconstruire le puzzle. Cette dimension exploratoire est l’un des aspects les plus extraordinaires de notre cerveau. « Les 10 meilleurs… », « 5 choses que vous ne saviez pas sur… » : notre cerveau est instinctivement accroché. Il est essentiel de comprendre ces mécanismes, car sinon on peut être très facilement manipulé. Un certain nombre de campagnes de publicité ont été construites sur le goût de la conflictualité… Et notre instinct pour le sexe demeure un moteur puissant.

Comment apprend-on à reconnaître et à débusquer les manipulateurs ?

Il y a des acteurs qui jouent sciemment sur nos dispositions les plus obscures, que l’on nomme aussi les « dark patterns », et une partie du monde numérique – y compris les médias conventionnels – tire cyniquement sur ces ficelles. Le problème est que, comme nous sommes tous devenus des acteurs du marché de l’information, nous sommes à la fois victimes et bourreaux de ces techniques pour attirer l’attention dans ce cocktail mondial qu’est devenue notre contemporanéité. Il faut donc éviter d’avoir une lecture seulement manichéenne de la situation au risque de passer à côté de l’essentiel.

Sommes-nous plus manipulables qu’avant ?

Nous le sommes dans la mesure où cette dérégulation se traduit par une fluidification de l’offre, qui va de plus en plus tenter d’épouser la demande, et activer ces aspects ancestraux de notre cerveau. C’est vraiment l’homme préhistorique qui revient sur le devant de la scène contemporaine ! L’exemple le plus frappant reste la sexualité : les vidéos pornographiques sont de loin les plus regardées dans le monde, dans tous les pays. Les données nous permettent de mesurer l’évaporation du temps de cerveau disponible : 629 millions d’années s’évaporent, chaque année, par le visionnage de ces vidéos pornos sur un seul site ! Je ne le condamne pas. Mais le risque est que ce trésor de disponibilité disparaisse peu à peu dans des contemplations triviales, ludiques, conflictuelles, bassement intuitives… À la fin cela représente une perte pour l’humanité, car c’est dans ce trésor que se situent aussi les meilleures chances pour notre espèce de relever les grands défis qui la menacent !

D’où le titre de votre livre : « Apocalypse cognitive ».

Je ne prophétise pas la fin des temps : le terme vient du latin apocalypsis, qui signifie « révélation ». Notre contemporanéité nous tend un miroir de ce que nous sommes, et le reflet, bien que déplaisant, est réaliste car formé par les traces numériques que nous laissons collectivement. Le monde moderne nous dévoile à nous-mêmes ! C’est un peu inquiétant mais c’est aussi une formidable opportunité politique. Le problème est que de grands récits idéologiques, comme toujours, cherchent à détourner l’enseignement de cette « révélation ».

Lesquels ?

Deux grandes matrices narratives dominent aujourd’hui et inspirent toutes les idéologies qui nous mènent vers l’impasse. La première, c’est celle de « l’homme dénaturé » : la vieille idée rousseauiste, selon laquelle la bonne nature de l’homme serait pervertie par son environnement. Jadis, les religions ont imaginé qu’une force malfaisante conduisait les humains aux péchés. Aujourd’hui, cette force maléfique est le capitalisme, par exemple. Toute une série d’auteurs, souvent inspirés par l’école de Francfort, comme Pierre Bourdieu, Noam Chomsky…, soutiennent que l’offre créerait artificiellement une demande. Ce récit exonère l’humanité de ses tendances les plus sombres et médiocres. C’est aberrant, car toutes les données convergent pour dire que, en réalité, nous sommes aussi cela ! Bien sûr, nous cherchons à le dissimuler. Mais le fait de rendre gratuits les musées n’a pas conduit les foules à s’y précipiter. Ce n’est pas forcément grave, mais le refus de voir cette réalité conduit à nous fonder sur une anthropologie naïve, produisant des idéologies qui se fracasseront toutes sur la réalité. Par exemple, quelles que soient les bonnes intentions égalitaristes, une partie de notre bonheur dépendra toujours de la contemplation du malheur des autres.

Et la seconde idéologie ?

L’autre grande idéologie accepte le reflet que lui renvoie le miroir contemporain. Ce sont les néopopulistes, qui cherchent à donner une légitimité politique à ces aspects les plus immédiats de notre cerveau, en revendiquant l’intuition, le « bon sens ». La crise de la pandémie en a été un formidable révélateur ! Donald Trump est à l’origine de la science de l’intuition, en disant qu’il « sentait bien » l’hydroxychloroquine. Ce populisme utilise les moyens numériques pour s’adresser directement au peuple. Le langage politique lui-même est contaminé par cette logique, de même que les médias, qui sont prisonniers, malheureusement, de la fluidification entre l’offre et la demande. Un professionnel de l’information ne peut survivre qu’en captant, lui aussi, une partie de la disponibilité mentale du public.

Notre monde contemporain nous renvoie malgré nous au néolithique… Est-ce une fatalité ?

Je pense que nous sommes à un carrefour civilisationnel. Pardon d’utiliser un ton un peu emphatique, mais comment l’éviter ? Mon livre montre pourquoi les deux grands récits dominants aujourd’hui, « l’homme dénaturé » et le néopopulisme, sont inopérants pour comprendre notre situation. Il propose une solution rationaliste pour les écarter, basée sur une anthropologie réelle, et humaniste. Ce combat est peut-être la grande bataille politique de notre temps. Elle se mène partout, y compris dans les tranchées des réseaux sociaux.

Vous déplorez les méfaits de la dérégulation du marché de l’information et en appelez à une régulation. Qui va réguler ? N’y a-t-il pas là un risque de censure ?

Lorsqu’on parle d’information, l’ombre de la censure est toujours présente. Les Gafa ont tenté des formes de régulation, sans grand succès, ou avec des conséquences inquiétantes. D’un autre côté, l’absence de régulation ne se traduira pas par plus de liberté, mais par plus de servitude vis-à-vis des faces obscures de notre cerveau. Selon moi, la meilleure régulation sera celle du développement de l’esprit critique. Mais cela prendra du temps. Il est donc normal que, à court terme, on réfléchisse à des formes de régulation, dont les coûts ne seraient pas supérieurs aux bénéfices.

Votre maître, le sociologue Raymond Boudon, avait lui une vision assez optimiste de cette dérégulation. Il croyait à un ordre spontané. Vous vous démarquez de lui ?

Il y a l’espoir, chez certains libéraux, que, la logique de marché faisant bien les choses, elle permettra à terme au produit le plus performant d’émerger, en particulier dans le domaine cognitif. C’est ce qu’espérait Raymond Boudon, et c’est une belle idée. Mais ce n’est pas ce qui advient. Parce que, en réalité, le marché dérégulé sélectionne les meilleurs produits, non pas du point de vue argumentatif et de la connaissance, mais les plus satisfaisants pour le cerveau ! Voilà ce qui est en train de se produire. La terrible leçon du monde contemporain est que, sur un marché dérégulé, la vérité ne se défend pas toute seule. Elle a besoin qu’on l’aide.

Est-ce que le récit rationaliste n’est pas extraordinairement décevant ? Bien loin de l’aspect transcendantal que permet le récit islamiste, par exemple, comme l’explique l’anthropologue franco-américain Scott Atran ?

Oui, il est désenchantant. Il était banal d’être rationaliste il y a trente ou quarante ans, tout le monde l’était plus ou moins, comme tout le monde se disait laïque. Mais, aujourd’hui, c’est devenu un combat héroïque. Il faut avoir conscience que notre civilisation et ses valeurs sont menacées.

L’intérêt économique ne va-t-il pas pousser les nations à optimiser le temps de cerveau disponible de leurs citoyens ?

Les nations se retrouvent dans une situation de dilemme du prisonnier. En cherchant à maximiser ses intérêts personnels, on aboutit à un désintérêt collectif. Il faut des instances internationales pour des questions qui concernent l’humanité. Car l’évaporation du temps de cerveau disponible à moyen ou long terme nous rendra inaptes à répondre aux menaces qui ne manqueront pas de surgir, l’actualité pandémique récente nous le rappelle cruellement : dérèglement climatique, baisse de l’efficacité des antibiotiques, collision avec des astéroïdes géocroiseurs de grande taille…

Ne survalorise-t-on pas les capacités intellectuelles ? Le modèle méritocratique occidental, qui repose sur la compétition cognitive et les diplômes, a-t-il atteint ses limites ?

Certaines tâches remplies par les cols blancs ne sont pas plus complexes cognitivement que celles d’un mécanicien ou d’un plombier qui établit des diagnostics. Il faut en finir avec ce mépris infondé. Être très critique aussi avec ceux qui prétendent parler au nom du peuple tout en lui assignant le destin de l’irrationalité. Certains, comme le philosophe Frédéric Lordon, considèrent que le complotisme est la façon que le « peuple » a de faire de la politique : c’est très paternaliste, en réalité. Je préfère défendre l’accès universel à la pensée critique et au développement de soi-même. Si on dit « l’islamisme pour toi c’est bon, pour toi les théories du complot c’est bon », je trouve cela révoltant. Surtout si l’on se prétend de gauche. C’est pourquoi le rationalisme est un humanisme. Le relativisme opère un nivellement par le bas, le rationalisme recherche l’égalité par le haut. Il faut avoir des exigences dans une société, même si elles sont utopiques.

Risquons-nous à la science-fiction. Si on ne prend pas conscience de la dérive que vous décrivez, quel est le pire scénario qui nous attend ?

C’est l’affaissement. Plus une société se complexifie, plus le prix de la complexité en excède les bénéfices. Ce qui pourrait nous arriver, c’est que nos entités politiques collectives se fragmentent peu à peu. On voit bien que les lenteurs de l’Europe se traduisent par un coût politique. Donc, à un moment, une des solutions, c’est de faire exit. Un des dangers serait de revenir à une logique uniquement nationale, à un souverainisme qui, je pense, est une régression, dans la mesure où il peut nous rendre inaptes à répondre collectivement à des dangers collectifs.

Votre livre souligne la nécessité de penser contre soi-même. Que requiert cet exercice ?

Toute l’histoire de la pensée ne dit pas autre chose. Pour penser contre soi-même, il faut d’abord être capable de se regarder bien en face et d’accepter cet enchevêtrement de biologique et de social qui nous constitue. Une fois cela fait, nous devons mettre en examen nos intuitions et nos désirs, qui nous commandent de voir le monde d’une certaine façon plutôt que comme il est. La bonne connaissance de notre cerveau, encapsulé dans un marché de l’information dérégulé, est la meilleure condition de notre déclaration d’indépendance mentale. Dans tous les récits initiatiques, il faut accepter de passer par les enfers pour espérer entrevoir le paradis.

Vous êtes un penseur mais aussi un père. Comment éduquez-vous votre fille ?

Comme chacun sait, c’est la chose la plus dure du monde. Je crois que ce qu’on peut faire de mieux est d’aimer, de donner confiance et de permettre l’autonomie de ce petit être humain qui grandit. J’ai par mille conversations attiré son attention sur certaines formes d’erreurs de raisonnement et sur la façon de penser méthodiquement. Mais elle s’est construite aussi bien en dehors de la socialisation familiale, et c’est très bien ainsi.

Gérald Bronner, un spécialiste des croyances

1969 Naissance à Nancy 1997L’Incertitude (Puf) 2003L’Empire des croyances (Puf) 2009La Pensée extrême (Denoël) 2010L’Inquiétant Principe de précaution, avec Étienne Géhin (Puf) 2013La Démocratie des crédules (Puf) 2014 La Planète des hommes (Puf) Élu membre de l’académie des Technologies 2017 Élu membre de l’Académie nationale de médecine 2019 Déchéance de rationalité (Grasset) Depuis 2012, il est professeur à l’Université de Paris.

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