Que dois-je faire ?

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PHILOSOPHIE DE LA PANDÉMIE. Le philosophe allemand offre une réponse unique pour toutes les questions morales qui nous agitent depuis une année.

Passer au bureau malgré le télétravail ? Accepter un apéro avec une douzaine de personnes ? Fêter Noël avec ses trois enfants et leurs conjoints, quatre ménages en tout ? Est-ce que mon choix est moralement acceptable est une question à la mode en 2020 ? Un philosophe, et pas des moindres, aurait eu une réponse définitive à ces questions, puisqu’il a consacré une partie de son œuvre à répondre à cette question tout sauf simple : que dois-je faire ?

Philosophe des Lumières, auteur incontournable de l’histoire de la pensée, Emmanuel Kant est un philosophe qui s’interroge non pas sur l’essence des choses, mais sur les conditions nécessaires pour que les choses adviennent. Non pas « quel est mon devoir ? » comme si la réponse allait surgir toute faite de l’extérieur, mais comment puis-je connaitre mon devoir ? ». Ce qui suppose de chercher la solution.

L’impératif catégorique.

Pas reposant, certes, mais pas donneur de leçons. Pour Kant le devoir est avant tout une forme. Et cette forme est celle de l’impératif catégorique, qui s’oppose aux impératifs hypothétiques. Les seconds « sont à suivre si on veut atteindre un but : réviser si l’on veut réussir un examen, mettre la bonne dose de sucre pour obtenir un gâteau doux, explique Florian Cova, professeur assistant au Département de philosophie de l’Université de Genève. La morale, à l’inverse, c’est ce qu’il faut faire sans but ultérieur, pour elle-même.

L’impératif catégorique – concept de philosophie morale qu’il énonce pour la première fois en 1785 dans ses Fondements de la métaphysique des mœurs – ne dépend donc pas des buts et des désirs particuliers, il s’applique à tous, universellement.

Dans les mots de kant lui-même, cela donne : « Agis seulement d’après la maxime grâce à laquelle tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle. » Autrement dit : repose ce huitième paquet de pâtes dont tu n’as pas besoin, parce que si tout le monde se sert de cette manière alors que les ressources sont limitées, on ne mangera pas tous à notre faim.

Kant est légèrement plus théorique, il développe l’exemple classique du mensonge : « Universaliser une loi selon laquelle chaque individu croyant être dans le besoin pourrait promettre tout ce qui lui vient à l’esprit, avec l’intention de ne pas tenir ses promesses, cela reviendrait à rendre même impossible le fait de promettre, dans la mesure où personne ne croirait à ce qu’on lui promet. » Pour Kant, chaque décision contient une loi qu’il faut pouvoir proposer à tous, sans aucune exception.

Une deuxième formulation de l’impératif catégorique permet de mieux saisir sa portée. Florian Cova la résume ainsi : « Les règles sur lesquelles les agents s’accorderaient s’ils jugeaient de façon objective. » Dans l’ignorance totale de leur situation personnelle, ne sachant pas s’ils sont riches ou pauvres, perdant ou gagnant à la grande roulette russe des privilèges de naissance, de quelles lois les individus décideraient-ils ?

Ne sachant pas si je suis intubé à l’hôpital ou assis sur un télésiège, quelles mesures sanitaires est-ce que je choisirais ? D’un point de vue kantien, mis face à la possibilité de produire énormément de bonheur pour 90% de la population, tout en exploitant gravement les 10% restants, personne n’accepterait, parce que personne ne voudrait faire partie des 10% exploités, illustre Florian Cova.

Le problème est que nous avons une tendance naturelle et compréhensible à l’égoïsme et à l’auto-préservation. Seule une société faite de sujets désincarnés faisant abstraction d’eux-mêmes est capable de prendre des décisions entièrement désintéressées. C’est une des critiques faites à Kant : sa morale est si pure qu’elle est impossible. L’écrivain catholique Charles Péguy le résume dans une phrase lapidaire : « Le kantisme a les mains pures, mais il n’a pas de mains. »

Pas de preuve.

Kant le reconnait d’ailleurs lui-même, il n’y a aucun moyen de savoir si une action réellement morale a jamais été réalisée, puisque c’est la motivation de l’action qui compte et non son résultat. « On peut toujours supposer que quelqu’un a une raison égoïste pour entreprendre une action morale, détaille Florian Cova. On part avec l’espoir que c’est possible, mais on ne peut pas en avoir de preuve »

Alors, hors du monde, Kant ? Peut-être, mais il a le mérite de pointer une direction. Il ne donne pas de leçon, respecte le libre arbitre de chacun. Comme l’attitude stoïcienne, c’est une piste, un chemin.

« L’effet de la philosophie est la santé de la raison », écrit-il dans son Projet de paix perpétuelle. La philosophie est une méditation pour rester sain d’esprit et nous en avons bien besoin à l’heure des retournements de situation et des questionnements sans fin pour savoir si, oui ou non, il est moralement raisonnable d’enfreindre les règles et s’il faut vraiment mettre un masque et renoncer à nos loisirs.

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