La fin d’une institution…

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Le baccalauréat ancienne formule a vécu. De rite de passage vers le monde adulte, l’examen, entièrement rénové, devient une simple marche dans le parcours des jeunes Français.

Des lycéens découvrant leurs résultats au baccalauréat.

« Depuis longtemps, on se plaignait de la facilité que certaines facultés de lettres mettent à la réception des bacheliers, et nous devons avouer que nous avons quelquefois reçu des lettres ou des réclamations d’individus pourvus de ce grade par voie d’examen, et dont le style et l’orthographe offraient la preuve d’une honteuse ignorance… » : le style ampoulé d’un haut fonctionnaire de l’Education nationale pour rappeler, si besoin était, à quel point le bac est un diplôme galvaudé, un sésame trop facile pour l’université ? Non, une ordonnance royale du 5 juillet 1820 prouvant quelque inquiétude. Deux siècles plus tard, en juin 2021, le baccalauréat, tel que l’ont connu des générations, va disparaître. Pas l’objectif — 80 % d’une classe d’âge au niveau bac — affiché par Jean-Pierre Chevènement en 1985 et lié à la création des bacs professionnels.

Ce printemps verra donc la première édition du bac Blanquer. Les élèves de terminale ne plancheront plus, à l’écrit, que sur leurs deux enseignements de spécialité (dès mars) et la philo. Ils trembleront (ou pas) à l’approche du « Grand oral » fin juin. Un vrai chamboulement quand, autrefois, les lycéens pouvaient avoir à rendre une copie sur plus d’une dizaine de disciplines. Le nouveau bac n’a plus rien à voir avec ce steeple-chase qui a longtemps rythmé la fin de l’année scolaire. L’épreuve de philo marquait le début des hostilités qui se terminaient par l’affichage des résultats, les scènes d’hystérie — d’autant plus vives que des caméras ou des smartphones étaient là pour les immortaliser — et la mine déconfite des candidats admis au « rattrapage ». Le contrôle continu (40 % du nouveau bac), encore accentué par la crise sanitaire, s’impose désormais.

Le bac, et son insolent taux de réussite de 88 %, n’est plus qu’une formalité. Cette banalisation est désormais ancrée dans l’esprit des Français qui ont aussi en tête les médiocres performances nationales dans les classements mondiaux

Continuité. Quels sont les avantages de cette nouvelle formule ? Pour ses promoteurs, à commencer par l’actuel ministre, la réforme doit permettre d’introduire une continuité entre le secondaire et l’enseignement supérieur et de casser la « machine à échec ». Celle qui, chaque année, envoie des bataillons à la fac dont 60 % n’obtiendront jamais leur licence, faute d’informations pertinentes sur les filières du supérieur, d’orientation réfléchie dès l’entrée au lycée et de sélection intelligente.

Le mot d’ordre désormais rue de Grenelle, c’est le « Parcours Bac -3/Bac +3 » pour « sécuriser » l’évolution des élèves et leur éviter abandon et désillusions. Mais ce bel objectif suppose que « l’enseignement supérieur joue le jeu, résume Alain Boissinot, ancien recteur et directeur de cabinet de Luc Ferry, partisan de la réforme. Cela suppose que les formations post-bac travaillent avec les lycées, explicitent leurs attentes. Par exemple quelles sont les compétences attendues pour une licence Médiation culturelle. Bref que les “cultures” du secondaire et du supérieur se rapprochent. On en est encore loin… »

Après celle des collèges et lycées, la massification du supérieur est largement en marche. Au tournant du siècle, quelque deux millions de bacheliers passaient dans le supérieur. Ils seront trois millions à la fin de cette décennie. A ce rythme, le bac, et son insolent taux de réussite de 88 %, n’est plus qu’une formalité. Cette banalisation est désormais ancrée dans l’esprit des Français qui ont aussi en tête les médiocres performances nationales dans les classements mondiaux. Jean-Michel Blanquer en a profité pour lancer une réforme que plusieurs de ses prédécesseurs avaient dû abandonner.

« Déspécialisation ». A terme, un autre mouvement pourrait traverser le supérieur : celui de la « déspécialisation ». Après des années de logique inverse, l’heure est à la transversalité et l’intersection entre disciplines. La fac de Nanterre a ainsi créé un cursus « Humanités » qui regroupe littérature, communication, économie et sociologie.

Des perspectives s’ouvrent encore sur l’utilisation de la data dans les sciences de l’éducation. Le contrôle continu fournit des informations plus fines sur le niveau des élèves, leur progression, les aptitudes pédagogiques des enseignants et les performances de chaque lycée. L’exploitation des données permet de comparer. Par exemple, les résultats obtenus au bac en fonction des professeurs que chaque élève a eus. L’expérience, déjà menée, a montré de sérieuses différences… Ce risque de « classement » systématique, opposé à un examen national soi-disant « égalitaire », est d’ailleurs l’un des griefs récurrents des syndicats.

Enfin, l’allègement des épreuves entraînera des économies substantielles. Non seulement sur l’organisation d’un examen qui, entre les quatre millions de copies, les 170 000 correcteurs, les 2 900 sujets et le 1,25 million de candidats (dont 718 000 pour les épreuves terminales) coûtait 1,5 milliard d’euros. Sans compter la fameuse « reconquête du mois de juin », préférable à la mise à l’arrêt des secondes et premières dès la fin mai, ce qui a un coût pédagogique.

Oui…non…

Que pèse la fin d’un rite après ces arguments rationnels ? Pas très lourd aux yeux du sociologue Jean Viard : « Bien sûr, notre société a besoin de repères, mais le bac n’est plus qu’une marche de l’escalier de l’entrée dans la vie adulte. Les 15 % à 20 % de jeunes qui n’ont pas le bac, là est ma vraie inquiétude. »

Deux siècles d’existence

Naissance : en 1808, Napoléon réorganise l’enseignement secondaire et universitaire, hérité du Moyen Age, et crée le baccalauréat. L’examen oral, centré sur les humanités, ne cesse de se développer. Démocratisation, arrivée massive des filles : 250 000 candidats se présentent aux épreuves dans les années 1970.

Fin : le bac est mort, vive le bac ! Les cuvées 2021 et suivantes, reposant beaucoup sur le contrôle continu, n’auront qu’un lointain rapport avec le grand frisson des générations précédentes.

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