Les mots et les maux de notre temps…

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Chaque époque a des mots dont l’usage s’emballe à un moment donné pour des raisons sociales ou politiques. Ils étaient jusque-là sagement rangés à leur place dans les dictionnaires et puis un jour ils sortent de la cage utilitaire. Ils font éclater leur sens premier, enjambent leur cadre sémantique et envahissent les domaines les plus disparates. Leur utilisation se démultiplie dans le langage courant au point de devenir obsédante et ils se mettent à recouvrir des significations aussi variées qu’imprécises. Souvent des adjectifs intimidants les accompagnent et des atours philosophiques les camouflent tout en les valorisant Bref : ce ne sont plus des mots comme les autres, ils ont acquis une épaisseur différente et deviennent l’exact reflet des problèmes de notre temps. J’ai choisi trois exemples, bien installés depuis le début des années 2000.

Respect. Voilà un terme tout ce qu’il y a de plus convenable : il suffit de lire les colonnes d’exemples du Grand Littré, de Pascal à Mme de Sévigné et à Balzac, pour reconnaître le parfum de bienséance et de considération que le mot a porté pendant des siècles. Un mot bien élevé qui incitait à une attitude de modestie et de distance devant des êtres ou des institutions établies. Une brutale inversion de sens et d’atmosphère a fait que ce qui compte est désormais le « manque de respect ». Le rappel aux égards auxquels on considère avoir droit s’est fait impérieux. Censé apaiser les tensions entre humains, le respect avait sa place dans les codes de bonne éducation, mais il a muté comme un virus malfaisant : le voilà devenu querelleur et revendicatif ; tout ce qui déplait est vite qualifié d’irrespectueux. La vie sociale implique des heurts d’opinions et de culture, mais si les contrastes deviennent automatiquement des affronts pour supposé manque de respect, nous allons vivre un cauchemar : une foule d’offensés grincheux campant autour d’un lac d’amertume.

Territoire. Un mot cannibale : par un usage excessif, il a grignoté tous ses semblables. Il a poussé dans leurs retranchements ses cousins : lieu, espace, endroit, terrain, paysage, province, département, région, État. Territoire se décline à longueur de journée au propre et au figuré. Il véhicule des enjeux disparates – géographiques, culturels, politiques, biologiques, ethnologiques, douaniers… – et assèche tout sur son passage. Un air à la fois prosaïque et sérieux, des assonances guerrières ou administratives l’emportent sur les nuances d’affect que les autres termes suggéraient. On pouvait ressentir de l’amour ou de la nostalgie pour un paysage, on n’en aura guère pour un territoire. Si en plus il n’est pas doté d’une bonne « mobilité », on le quittera sans regrets.

Diversité. Champion hors catégorie pour la diffusion dans tous les domaines, ce terme anodin à sa naissance est utilisé à toutes les sauces, des plus fades aux plus corsées. Il a connu une popularité sans pareil s’introduisant dans le monde du travail, de l’éducation, de la vie associative, des groupes militants. En devenant un enjeu majeur de la vie politique et sociale, il a acquis une forte valeur idéologique (même sa page Wikipédia est un lieu de combats quotidiens). Il est toujours présent quand on parle du « vivre-ensemble », de la lutte à la discrimination, des minorités étrangers, femmes, enfants, salariés, immigrés, handicapés, homosexuels, vieux, jeunes, présentateurs, lauréats de prix littéraires, acteurs, publicitaires. Les expressions construites autour de ce mot caméléon se sont multipliées : j’ai entendu un grand patron m’expliquer comment il arrivait à « manager la diversité » et tout le monde a compris qu’il est indispensable de « la promouvoir ».

P.-S. Ces mots sont assemblables en liberté dans une conversation contemporaine, exemple : Le respect de la diversité à l’échelle du territoire… ».

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