Monde : Vous n’aimez pas les corridas ?

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Ah ! Que c’est beau une corrida ! Que c’est beau et émouvant ! Imaginez cette foule délirante, cette musique entraînante, ces hommes en habit de lumière, ce taureau massif qui déboule dans l’arène. Et ces noms, ces noms superbes : Toréro, Toréador, Matador et ce « Olé ! Olé !» qui éclate comme un feu d’artifice. C’est… c’est… tiens, je vais vous raconter mon histoire de corrida.

C’était pour le baptême de ma petite-nièce. J’avais seize ans. À l’issue de la cérémonie, nous nous sommes réunis au restaurant. Parmi les nombreux invités, il y avait deux prêtres, l’un âgé, qui prenait sa retraite, l’autre, très jeune, arrivé récemment pour le remplacer.

Mon oncle, voyant ce jeune curé un peu intimidé, un peu perdu parmi tous ces inconnus, l’avait placé à côté de moi, pensant que je m’arrangerais toujours pour le réconforter ; et le prévenant, en riant, que si notre conversation languissait, il suffisait de parler d’animaux et qu’il ne pourrait plus se débarrasser de moi et des histoires de ma ménagerie.

Donc, nous voilà partis tous les deux dans mes histoires de chiens, de chats, de bourricots, dans ses histoires du chien de son enfance, du chat de sa grand-mère et du perroquet de sa tante.À peine avions nous terminé les hors-d’œuvre que nous étions les meilleurs amis du monde ; et mon oncle nous regardait avec satisfaction quand, vers le milieu du repas, voilà mon petit curé qui devient grave et qui se hasarde :

– Vous n’aimez pas les corridas ?

Seigneur ! je manque m’étouffer avec mon fagot de haricots verts, comme George Bush avec son bretzel (1) ! Et c’est la petite croix épinglée au revers de sa veste qui m’empêche de lui demander s’il n’est pas un peu tapé. Je m’étrangle quand même un peu :

– Les corridas ? Moi ! aimer cette horreur, cette cruauté, cette barbarie ? Il me tapote l’épaule. Il ne voudrait pas que j’aie une crise cardiaque qui troublerait une si belle fête.

Puis il m’avoue :

– Je suis aumônier des corridas. Je me devais de vous le dire. – Vous ? aumônier des corridas ? Et vous… ça ne vous gêne pas ? Qu’est-ce que vous faites au juste ?

Il a déjà compris, mon petit curé, que pour aborder avec moi le sujet épineux des animaux, victimes de la cruauté des hommes, il faut du doigté, de la prudence. Il se hasarde, comme on marche sur la pointe des pieds :

– Il arrive qu’un homme soit blessé par le taureau lors d’un combat.

– Ah ! j’espère bien…J’espère bien !

Il me sent encore plus coriace qu’il ne le pensait et répond, un peu moins amical :

– Blessé à mort, parfois.

Je retiens toute parole, lèvres hermétiquement fermées.

– Un aumônier… enfin, j’assiste donc ces malheureux.

–Et on n’a pas prévu quelqu’un pour assister le taureau ?

Je profite du fait qu’on ne peut pas parler la bouche grande ouverte pour y aller de mes revendications :

– Il a des banderilles, le banderillero. Il a une épée, l’homme en habit de lumière et même parfois un cheval qu’il fait étriper à sa place. C’est tellement pratique et enivrant de se percher là-haut, à deux mètres cinquante au-dessus de l’adversaire et de voir sortir à la fois les tripes du cheval et du taureau sous les « Olé !  Olé ! Olé !» d’une foule exaltée, extatique. Et le taureau, lui, qu’est ce qu’il a, à part ses pauvres cornes sur sa tête abrutie par les hurlements frénétiques et la lumière éblouissante ? Mais ils ne demandent rien, que le silence et la paix de leurs vertes prairies, les taureaux. Et c’est à ces hommes-là que vous apportez votre aide ?

Vous me décevez, monsieur le curé. Je me tais, consciente que j’ai élevé la voix, qu’on commence à me regarder autour de la table et que les sourcils de mon oncle sont froncés de manière peu engageante. À côté de moi, le petit curé fait des signes d’apaisement et fait : « Oh ! Oh ! Oh !» et puis quand il a retrouvé l’usage de la parole, il essaie de me ramener à la raison, avec beaucoup de douceur (et de patience).

– Je suis prêtre. Prêtre pour les hommes. Pas pour…

– Pas pour les bêtes ! Les bêtes, vous vous en fichez comme de votre… de votre…

Je ne trouve pas le mot adéquat tout de suite et il m’évite de dire sans doute une incongruité en reprenant illico son tour de parole :

– Calmez-vous, on vous regarde. Et je ne me fiche pas des bêtes. Tout simplement elles ne sont pas de… mon ministère, de mon sacerdoce. Je suis prêtre des hommes, des êtres humains.

Je rougis. J’ai conscience d’avoir dépassé les bornes et je dis assez humblement :

 – J’ai été fort, hein, monsieur le curé ? J’ai été un peu fort !

Il rit :

– Assez, quand même ! Vous devriez faire des études, sinon de vétérinaire, du moins d’avocate. Vous auriez, à n’en pas douter, une très forte clientèle de taureaux.

– Vous pensez que je suis une sale gamine mal élevée ?

– Je pense que vous parlez avec votre cœur. Avec un peu trop de passion, sans doute, mais ça, c’est le propre de la jeunesse.

– Vous ne m’en voulez pas, alors ? – Non, et même je vais vous faire une confidence : moi aussi, je plains le taureau. Mais ne le dites à personne, ce sera notre petit secret. Je le plains… beaucoup !

Je n’ai jamais revu mon petit curé, il a changé de diocèse et moi j’ai déménagé. Il est aujourd’hui un vieux curé comme je suis devenue une vieille dame. Mais comme j’aimerais que les hasards de la vie me fassent un jour le rencontrer, ce petit aumônier des corridas qui assistait les toréadors mais qui plaignait beaucoup… les taureaux !

1. En 2002, alors qu’il regardait un match de football américain à la télévision, le président des États-Unis avale de travers son bretzel. Le petit morceau de pain salé aurait stimulé le nerf vagal du président, qui a perdu connaissance. Seuls les 2 cockers présidentiels ont été témoins de la scène.

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