Main basse Chinoise…

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Des entreprises chinoises s’enrichissent grâce aux contrats financés par les contribuables européens

Des prestataires européens affirment que les conglomérats soutenus par Pékin remportent des marchés publics européens grâce à des tarifs défiant toute concurrence.

Tunnel métro Stockholm

En l’espace d’un an, les entreprises soutenues par l’État chinois ont remporté de très nombreuses commandes publiques européennes, révèle une analyse menée par The Wall Street Journal qui, pour la première fois, chiffre l’ampleur de l’offensive lancée par Pékin contre les géants occidentaux et ses progrès sur un marché parmi les plus complexes au monde.

Estimés à quelque 2 000 milliards d’euros par an, les marchés publics de l’Union européenne (UE) comptent parmi les plus grands au monde. Des routes aux ponts en passant par le réseau ferroviaire et la distribution d’électricité, Bruxelles fait travailler les entreprises du monde entier. Pour les dirigeants européens, qui estiment que les sociétés européennes sont compétitives au niveau international, la concurrence permet de faire baisser les coûts.

Cette année, selon des données publiques, les entreprises chinoises ont remporté pour près de deux milliards d’euros de contrats, soit deux fois plus que par le passé.

Les sociétés européennes déplorent, elles, d’avoir été battues à domicile par des entreprises qui, détenues ou subventionnées par Pékin, peuvent proposer des tarifs particulièrement agressifs (elles sont jusqu’à 30 % moins chères). Et certains dirigeants politiques redoutent que le déséquilibre ne se creuse avec la crise du coronavirus et le recours massif à l’emprunt pour reconstruire.

« Dans les faits, les contribuables européens paient le gouvernement chinois pour bâtir leurs infrastructures, ce qui affaiblit les entreprises européennes, résume Alicia Garcia-Herrero, économiste en chef pour l’Asie-Pacifique chez Natixis. C’est inquiétant. »

Le succès de la Chine en Europe montre une nouvelle fois à quel point la volonté de Pékin de fabriquer des champions nationaux rebat les cartes. Il n’y a pas si longtemps, c’étaient les multinationales européennes qui dominaient les marchés mondiaux et construisaient les ports d’Afrique, les centrales électriques du Moyen-Orient ou les tunnels des mégalopoles d’Asie. Aujourd’hui, elles cèdent du terrain à l’international et doivent, de plus en plus souvent, défendre aussi leur marché national.

Si les contrats remportés par la Chine ne représentent qu’une infime partie des marchés publics européens, leur taille et leur niveau de complexité progressent. Il y a une décennie, la Chine construisait des routes ; désormais, elle peut aussi proposer de l’ingénierie avancée, de l’électronique de pointe et de la gestion de projets complexes.

Bruxelles ne tient pas de liste détaillée des contrats remportés par la Chine, a indiqué un responsable de la Commission européenne. Mais cette année, cette dernière s’est intéressée de plus près à la question, la menace que la Chine fait peser sur la concurrence devenant un enjeu de plus en plus sensible.

Selon les données de Opentender.eu et les résultats des appels d’offres, l’Empire du Milieu a remporté pour plus de 4,5 milliards d’euros de contrats au cours des dix dernières années, dont environ 1,9 milliard d’euros l’an passé. Opentender est une plateforme qui recense les données des appels d’offres lancés par les pays européens et l’Union européenne ; il est géré par le think tank Government Transparency Institute.

D’autres documents ne comportent pas d’informations financières, ce qui signifie que le montant total des contrats remportés par la Chine est probablement beaucoup plus élevé.

Sur le sol chinois (comme dans d’autres grandes économies), les entreprises étrangères ne peuvent pas soumettre d’offres pour les contrats publics. C’est notamment le cas des Etats-Unis, ce qui n’est pas sans causer un certain mécontentement du côté européen. Cependant, à la différence des sociétés chinoises qui sont largement soutenues par l’État, notamment par des financements subventionnés, les entreprises américaines fonctionnent et se financent sans aides publiques, soulignent les analystes.

« Quand on voit les chiffres sur les offres, on sait qu’aucune entreprise privée ne peut travailler à ce tarif-là », commente Domenico Campogrande, directeur général de la fédération de l’industrie européenne de la construction (Fiec).

Le résultat, déplorent les entreprises européennes et les organisations sectorielles, c’est que les subventions de Pékin aident les entreprises chinoises à remporter des contrats financés par les contribuables européens et portent préjudice aux entreprises européennes, source majeure de recettes fiscales sur le Vieux continent. Bruxelles redoute désormais de plus en plus que l’attribution des contrats ne finisse par désavantager involontairement les champions européens au profit de leurs concurrents chinois dopés à l’argent public. Les autorités européennes sont nombreuses à dire qu’elles comprennent le problème, mais soulignent que le droit européen les oblige à attribuer le contrat au moins-disant.

Le Conseil des affaires d’État chinois n’a pas répondu à la demande de commentaire. De son côté, lors d’un déplacement en Europe l’an passé, le Premier ministre chinois Li Keqiang a déclaré que les entreprises chinoises respecteraient les normes et règles européennes. Initiative des Nouvelles routes de la soie oblige, les contrats internationaux de génie civil sont de plus en plus importants pour les entreprises chinoises.

Tunnel métro Stockholm

Parmi leurs succès controversés figure le tunnel du métro de Stockholm, remporté par une société chinoise dont les tarifs étaient de 48 % à 66 % moins élevés que ses trois concurrentes, selon les données analysées par The Wall Street Journal.

« C’est avec l’État chinois que l’on est en concurrence et c’est injuste, soupire Patrick Marelius, directeur général de Subterra Sweden, l’un des trois candidats malheureux. Ce n’est pas comme si je pouvais aller voir l’État et demander plus d’argent. »

Nuctech, une entreprise détenue par l’État chinois, a vendu pour plus de 173 millions d’euros d’équipements de sécurité utilisés dans toute l’Europe, des aéroports espagnols aux postes frontière finlandais en passant par les bâtiments européens, selon Opentender.

Robert Bos, directeur général adjoint de la filiale néerlandaise de Nuctech, explique que son entreprise possède une usine en Pologne et un centre de recherche aux Pays-Bas, ce qui permet « un développement rapide, une baisse des coûts de production et des créations de postes en interne et chez les sous-traitants ».

Parmi les autres contrats remportés par des entreprises chinoises figurent des lignes de chemin de fer en Pologne, des tramways en Roumanie et du matériel de stockage de données au Royaume-Uni, qui devrait quitter l’UE cette année.

Bus Roumain

Des entreprises européennes rachetées par des investisseurs chinois se sont également vues attribuer des contrats pour des équipements ferroviaires en Allemagne, des bateaux patrouilleurs en Italie et l’entretien d’un système d’assainissement en France. Par ailleurs, des entreprises chinoises qui achetaient par le passé leurs machines à des sociétés allemandes souvent familiales peuvent désormais se fournir auprès de constructeurs chinois, des conglomérats financés par l’État qui profitent d’immenses économies d’échelle et fabriquent tout sur place.

Le problème, pour l’UE et ses membres, c’est le manque (voire l’absence) de règles empêchant les entreprises subventionnées par des pouvoirs publics de participer à un appel d’offres. L’an passé, Bruxelles a rédigé des recommandations pour la gestion des candidats non européens pratiquant des tarifs extrêmement bas, mais les représentants des entreprises les jugent inoffensives.

« Les règles européennes relatives aux offres anormalement basses ne sont pas adaptées, explique Jonathan Nguyen, responsable des affaires publiques d’Unife, l’association de l’industrie ferroviaire européenne. Elles ne définissent pas ce qu’est une offre anormalement basse et ne comportent aucune obligation d’exclure ou d’étudier l’offre plus en profondeur » s’il existe un risque qu’elle bénéficie de subventions publiques.

L’UE tente depuis 2012 de faire évoluer son mécanisme de passation des marchés publics, mais les négociateurs ne parviennent pas à s’entendre.

La Chine, membre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), cherche depuis 2014 à rejoindre l’Accord sur les marchés publics qui lie 48 pays membres de l’organisation internationale et l’obligerait à respecter certaines normes, mais les négociations sont au point mort.

En juin, la Commission européenne a lancé une étude destinée à évaluer l’impact des subventions étrangères sur l’Europe qui couvre notamment la commande publique et les acquisitions d’entreprises.

« Nous devons empêcher les subventions étrangères de fausser les procédures de passation des marchés publics », a déclaré Thierry Breton, commissaire au marché intérieur.

Mais les entreprises chinoises ont aussi connu des revers de fortune. Le mois dernier, un tribunal roumain a rejeté un contrat pour des wagons évalué à près d’un milliard d’euros. Remporté par une entreprise publique chinoise qui s’était associée à un partenaire roumain, il avait été contesté en justice par les entreprises européennes non retenues. La Roumanie souhaite rouvrir l’appel d’offres, potentiellement avec des règles disqualifiant les entreprises chinoises.

Parfois, les perdants se plaignent du fait que les règles européennes n’indiquent pas clairement qui doit appliquer les politiques existantes. En effet, si les financements de nombreux projets sont européens, ce sont les États qui attribuent les contrats, ce qui dilue les responsabilités.

C’est notamment ce qui s’est produit pour le pont Peljesac en Croatie. En 2017, le devis de l’entreprise publique China Road and Bridge s’est révélé nettement moins élevé que celui de ses concurrentes autrichienne et turque.

Le marché du pont de Peljesac, en Croatie, a été remporté par l’entreprise publique China Road and Bridge.      

Si l’offre chinoise était si bon marché, c’est parce que China Road and Bridge pouvait acheter l’acier auprès d’une autre entreprise publique chinoise à un prix inférieur à celui du marché, ce qui constitue une forme de dumping, ont expliqué les dirigeants de Strabag, la société autrichienne, aux autorités croates.

« Ils nous ont dit que le dumping, ce n’était pas leur affaire et qu’il fallait voir avec Bruxelles, raconte l’un des dirigeants. Et Bruxelles nous a répondu que c’était un pont croate, donc qu’il fallait voir avec Zagreb. »

China Road and Bridge n’a pas répondu aux demandes de commentaire, pas plus que les dirigeants de Croatian Roads, l’entité publique croate chargée de la passation du contrat.

La Commission européenne a fini par conclure qu’elle ne disposait pas d’assez de preuves pour qualifier l’offre chinoise d’anormalement basse, ajoutant que les dispositifs nationaux auraient été plus à même de gérer le problème, selon un responsable.

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