Mais que reste-t-il…

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La peinture défraichie et les nombreuses fissures de la façade montrent les dix ans passés. Les seuls ornements qui demeurent sont les grilles en fer protégeant les portes et un drap rouge et noir, sale, en guise de rideau, La maison familiale des Bouazizi, dont l’immolation du fils, Mohamed, vendeur ambulant de fruits et légumes, le 17 décembre 2010, a provoqué la révolution tunisienne, et, par extension, le Printemps arabe, est en décrépitude.

« À l’image de la Tunisie d’aujourd’hui, lancent acerbes les déçus du soulèvement de Sidi Bouzid, ville du centre du pays à 280 km au sud de la capitale. Grâce à la liberté d’expression acquise á la chute du dictateur Zine el-Abidine Ben Ali, le 14 janvier 2011, les quelque 85000 Bouzidiens, comme l’ensemble des Tunisiens, n’hésitent plus à exprimer leur colère en dénonçant le chômage (16.2% avec une pointe à 30% chez les diplômés), le coût de la vie, la corruption des élites, mais avec une particularité : une rancœur tenace envers la famille du martyr.

La demeure des Bouazizi n’est donc pas devenue un lieu de fierté pour le quartier Ennour, habité principalement par de petits fonctionnaires. « La maison des Bouazizi, c’est quoi ? » répondent, sans qu’on sache le degré d’ironie, des résidents quand on leur demande le chemin. La famille, surtout la mère, Manoubia, et la sœur, Leila-reçoit des menaces après la chute de l’ancien régime. Elle déménage dans un autre quartier, puis dans un logement simple mais situé dans la chic ville de La Marsa, au nord de Tunis, avec un loyer payé par un homme d’affaires. En 2014, Leila, étudiante au Canada depuis un an, parvient à faire venir sa mère, son mari, ses deux demi-frères et sa demi-sœur.

Beaucoup à Sidi Bouzid disent que la vie s’est aggravée au cours de la dernière décennie.  

« Pauvres comme des chiens »

« Elles reviendront pauvres comme des chiens, persifle Karima. Sortant de chez sa sœur, une voisine des Bouazizi, elle relaie les ragots qui, en dix ans, n’ont cessé de grossir : la famille est partie en emportant des millions de dinars de l’État, elle a bénéficié d’appuis haut placés, l’immolation a été soufflée par des gens de l’extérieur… Karima a des raisons personnelles de s’en prendre à la famille. Elle était une proche de Fayda Hamdi, la policière qui a confisqué la marchandise de Mohamed Bouazizi ce fatidique 17 décembre, provoquant son suicide. « Le soir de l’incident, elle est revenue comme d’habitude à la maison. C’était une journée normale pour elle. »

Puis la machine infernale s’est mise en branle. Devant le soulèvement national, Fayda Hamdi est interrogée, puis emprisonnée pendant trois mois et demi avant d’obtenir un non-lieu en avril 2011 devant le Tribunal de première instance de Sidi Bouzid. Elle était notamment accusée d’avoir giflé le vendeur, ce qu’elle a toujours nié. « En quelques semaines, elle a perdu du poids et ses cheveux La victime, c’est elle, pas les Bouazizi », martèle Karima. Pourtant aujourd’hui, Fayda Hamdi a repris son travail à Sidi Bouzid. Mieux, elle a été affectée depuis deux ans à la protection du tribunal, un poste moins expose. Elle travaille à mi-temps pour le salaire d’un temps plein, « une récompense de la part de l’État pour le traitement qu’elle a subi » précise Bessma Innasri, son avocate, qui assure que sa cliente bénéficie d’un important soutien moral de la part de la population.

Amri Tahar, président de l’association Solidarité Emploi Mohamed Bouazizi, est l’un des rares habitants à cultiver la mémoire du défunt : « Il ne faut pas oublier son nom car ce qu’il s’est passé en Tunisie c’est grâce à lui. Son geste a marqué notre histoire. » Justement, le 17 décembre 2010 est en passe d’être relégué à une simple date de manuel scolaire, comme l’indépendance du 20 mars 1956, à écouter les jeunes Bouzidiens. « Moi je ne sais rien de Bouazizi, de ce qui s’est passé ce jour-là, j’avais 9 ans. Ce que je sais, c’est que je veux partir d’ici, vivre au Maroc, el que mes parents m’y encouragent », témoigne, dans un café du centre-ville, Eya, sous l’œil approbateur de ses amis.

« Un mythe construit de toutes pièces »

« Mohamed Bouazizi, de toute façon, c’est un mythe construit de toutes pièces », révèle Nader Hamdouni. Le professeur d’arabe de 45 ans appartient au premier noyau de manifestants de 2010. Pour mobiliser un maximum de personnes, lui et d’autres compagnons de gauche ont l’idée de répandre la rumeur que Mohamed Bouazizi était un chômeur diplômé, alors qu’il n’avait que le niveau baccalauréat. L’objectif était d’en faire une victime modèle : un jeune homme éduqué, originaire d’une région marginalisée, sans avenir et poussé à bout par les dérives du système Ben Ali. Dix ans plus tard, il incarne cette fois la Tunisie post-révolutionnaire à bout de souffle. Deux costumes trop grands pour celui qui n’était qu’un vendeur ambulant de 26 ans, issu d’une famille modeste, demandant simplement à pouvoir vendre des fruits et légumes.

En une décennie, Sidi Bouzid n’a pas gagné grand-chose, mis à part le titre honorifique de « berceau de la révolution ». Le taux de pauvreté, 25%, est de dix points supérieur à la moyenne nationale. Hormis quelques enseignes et cafés modernes de l’avenue principale, la cité n’a pas connu de boom économique. À commencer par la confrérie des marchands ambulants.

Ils étaient nombreux à avoir manifesté après l’immolation de « leur frère ». Ils le regretteraient presque maintenant

Ils étaient nombreux à avoir manifesté dès le 17 décembre après l’immolation de « leur frère » de 26 ans. Ils le regretteraient presque maintenant. Au marché couvert, inauguré il y a un peu plus d’un an, où ils sont installés – officiellement, pour éviter d’encombrer le centre-ville et dynamiser le commerce : officieusement, pour les reléguer loin des lieux de pouvoir – l’un des commerçants, qui refuse de donner son nom, a scotché derrière lui un portrait de Ben Ali pour protester contre tout ce qui ne va pas dans le pays ». Ses collègues montrent la toiture inachevée du marché financé par l’Union européenne : « C’est la preuve du mépris qu’on subit encore aujourd’hui. Mohamed Bouazizi n’a rien changé. C’est même pire car avec ce marché ou toute la concurrence est présente, on gagne moins qu’avant, résume Mondher Afi, qui dénonce les 5 dinars (1,65 franc) qu’il doit payer par jour à la municipalité pour louer son étal en fer.

Les badauds passent, indifférents, devant l’immense portrait en lamelles d’acier de Mohamed Bouazizi accroché sur la façade du bureau de poste. Les affichettes à son effigie qui recouvraient le mur d’enceinte du gouvernorat ont disparu pour laisser place à la très marketée sculpture I Sidi Bouzid. Officiellement, l’avenue principale a été renommée en l’honneur du jeune homme de 26 ans, mais dans la rue, les plaques ont gardé l’ancien nom, celui, plus consensuel, de Habib Bourguiba.

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