Désindustrialisation et relocalisation : les mensonges …

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Désindustrialisation et relocalisation : les mensonges du souverainisme

Arrêtons d’accuser le néolibéralisme d’avoir démantelé l’industrie française. Avec son système fiscal, notre pays a su, tout seul, transformer ses impôts sur les entreprises en subvention pour les délocalisations…

Dans sa dernière chronique au Figaro, Jacques Julliard prend acte du déclassement d’une France fatiguée de courir après sa grandeur passée. Notre pays n’est plus une puissance industrielle, déplore l’analyste : « Nos élites financières mondialisées ont poussé à la vente, suivie de dépeçage, de nos fleurons industriels ». Et marri de ne point avoir soutenu un Chevènement ou un Montebourg, il attaque : « Notre économie […] sous prétexte de se tertiariser tend à se tiers-mondiser. »

En croque-mort dépité, Jacques Julliard liste les dépouilles du néolibéralisme, supposée matrice d’une désindustrialisation mortifère : Thomson, Arcelor, Lafarge, Pechiney, Alstom… Il aurait pu ajouter Alcatel. En 2001, son PDG Serge Tchuruk avait provoqué un tollé en déclarant que le numéro un mondial de la fibre optique devait « devenir une entreprise sans usine ». Le voilà le visage hideux du déclin industriel : une élite prête à saigner la patrie, par adoration du libre-échange et au nom de la maximisation de la valeur pour l’actionnaire. On sourirait de pareille caricature si elle ne résumait le drame français.

Colbert déjà. Certes, Serge Tchuruk avait tort. La désindustrialisation (au profit des services) est un phénomène commun aux économies avancées qui a débuté aux primes années 1960 – pour être polémique, bien avant la grande vague de dérégulation lancée par Margaret Thatcher et Ronald Reagan, élus en 1979 et 1981. Mais l’industrie compte toujours. Parce qu’elle porte les gains de productivité, principal moteur de la croissance des revenus. Parce qu’elle tire les exportations, entraîne la R&D privée (71 % en 2017), fixe les bassins d’emplois dans les régions…

Tchuruk avait tort, mais Julliard n’a pas raison. Croire qu’une économie souverainiste aurait sauvé ces « fleurons » ouverts sur le monde est une gentille blague. Et faire du mercantilisme industriel la clé du redressement laisse perplexe. Dans L’engagement, Arnaud Montebourg célèbre Colbert, inventeur « du mélange si français de protectionnisme et de volontarisme industriel. » Preuve que, chez les souverainistes, le dégoût de l’échange et le rêve d’autarcie viennent de loin. « Que le pays fournisse le pays », conseillait Antoine de Montchrétien à Louis XIII, en 1615. Colbert donc, et même Napoléon : « Pour faire prospérer les manufactures nationales, il faut les protéger par des lois prohibitives. »

Dans les années 1980, vague libérale oblige, prospère l’idée que les politiques industrielles, coûteuses et inefficaces, doivent être abandonnées. Mais la France résiste : elle croit à son modèle dirigiste, à la vista de l’Etat actionnaire. « Avec peu de succès évidents », note France Stratégie dans une récente note. L’Allemagne, elle, cherche déjà à rétablir sa compétitivité-coût. Depuis 2000 et les fameuses lois Hartz, l’écart n’a cessé de se creuser. Jacques Julliard s’alarme : « Nous allons sortir de la pandémie proprement essorés, tandis que la prépondérance allemande sera renforcée. » Le virus ne fait que précipiter une histoire déjà écrite…

Singularité. Oui, la France est un cas à part. Parmi les grands pays industrialisés du G7, elle affiche la plus forte hécatombe industrielle, avec le Royaume-Uni. Depuis 1980, l’industrie a perdu près de la moitié de ses effectifs, et ne pèse plus que 10,3 % du total des emplois. La part de l’industrie dans le PIB a reculé de 10 points en quarante ans et s’établissait à 13,4 % en 2018, contre 25,5 % en Allemagne, 19,7 % en Italie, 16,1 % en Espagne. Serions-nous donc les seuls à subir les démantèlements de patrons voyous, la dérégulation néolibérale, les ravages de la monnaie unique ?

La France se voit comme à part. Primat du politique jusqu’au déni des règles économiques, universalisme fait d’arrogance plus que de lucidité, survalorisation de son modèle… Au moment où Thatcher et Reagan dérégulent, François Mitterrand impose les 35 heures et la retraite à 60 ans. Qui fait aujourd’hui le lien entre ces deux totems et l’accélération des délocalisations ? A l’époque, la parenthèse des Trente glorieuses semble ne jamais devoir se fermer. Pire, nos dirigeants s’imaginent que la dynamique de croissance d’avant le premier choc pétrolier tient toute dans leur interventionnisme alors même que la France s’ouvre comme jamais depuis les accords de libre-échange signés par Napoléon III avec l’Angleterre, en 1860.

Quand le Président socialiste lance l’euro, « il le fait pour arrimer l’Allemagne à l’Europe, mais sans jamais penser qu’il renoncerait à sa souveraineté », note alors un secrétaire général du Quai d’Orsay. Ni lui, ni ses successeurs n’ont compris ce que la monnaie unique impliquait pour renforcer notre compétitivité. Tous ont, dans trémolos dans la voix, appelé à la sauvegarde de notre industrie. Tous, par manque de courage ou de clairvoyance, par confort, ont échoué contre une culture viscéralement protectionniste.

« Vivre en économie fermée permettrait l’exercice absolu de cette ombrageuse souveraineté : entre soi, toutes les singularités sont possibles », raille Jean Peyrelevade, en procureur implacable de cet archaïsme national (1). L’élite financière peut être accusée de fourvoiement, mais que dire de la classe politique, de la haute administration, de nos syndicats avec, dixit Jacques Julliard, « cette haute exigence intellectuelle qui élevait l’individu au-dessus de lui-même » ?

Déficit chronique. Pendant quarante ans, tous se sont accommodés de cette singularité française qui consiste à distribuer l’argent que l’on n’a pas pour soutenir la demande (la France est le seul pays européen à afficher un déficit public chronique depuis 1974) ? Aidé par une intelligentsia toujours prête à dénigrer le capital, l’actionnariat et le marché, ils ont porté haut cette exception française qui fait de l’Etat le seul vecteur légitime de l’intérêt général. Dans les écoles, les universités, les cabinets ministériels, ils ont entretenu une culture qui fait de l’entreprise une simple unité de compte, une base taxable à merci…

On répète dans cette newsletter que la France détient le taux de pression fiscale le plus élevé des États de l’OCDE. On ne dit pas assez que la structure fiscale est révélatrice de nos préjugés. Jean Peyrelevade analyse : « Notre fiscalité est conforme à l’idée keynésienne que nous nous faisons de l’économie, tirée par la demande et les dépenses de répartition qu’il faut donc traiter avec douceur, non par l’offre que l’on peut surtaxer. » Au Bourget, François Hollande s’écrie : « Ce qui est en cause, c’est la souveraineté de la République face aux marchés et à la mondialisation. » Le CICE desserrera un peu l’étau. Puis Emmanuel Macron avec l’IFI et le prélèvement forfaitaire unitaire. Mais la pente est forte – après-guerre, c’est le Conseil national de la résistance qui a fait le choix tacite de faire payer l’effort de solidarité aux entreprises, contrairement à l’Allemagne et au Royaume-Uni…

Voici la réalité fiscale (source : France Stratégie). Un, en France, l’industrie est davantage taxé que les autres secteurs, alors même qu’elle est exposée à une plus grande concurrence mondiale. Deux, les impôts de production pèsent plus lourdement sur elle : le secteur manufacturier représente 15,4 % de la valeur ajoutée mais contribue pour plus de 23 % au paiement des impôts de production.

Trois, la différence des niveaux de taxation avec l’Allemagne s’élève à 10,7 points, dont plus de la moitié en raison de ces mêmes impôts de production. France Stratégie précise : « Après les crédits d’impôt comme le CIR, cet écart se réduit à 7,8 points de valeur ajoutée, mais le CIR est conditionné à des dépenses de R&D et ne peut donc être pleinement assimilé à un allégement général de la fiscalité ».

Les grandes entreprises françaises sont donc devenues les championnes ès-délocalisation, poursuit le think tank rattaché à Matignon : « Ce qui leur a permis de maintenir leur compétitivité au niveau mondial, mais au détriment de l’emploi industriel en France. » L’emploi des filiales industrielles à l’étranger des groupes français correspond à 62 % de l’emploi dans le secteur industriel en France, contre 52 % au Royaume-Uni, 38 % en Allemagne, 26 % en Italie et 10 % en Espagne. Un scandale !

Directeur général de l’Institut économique Molinari, Nicolas Marquès que Loïk Le Floch-Prigent, « un grand connaisseur de l’industrie comme des limites de l’action publique, insiste dans Pour une France industrielle sur les éléments clefs permettant de conserver l’écosystème français : des hommes et des femmes ayant une logique entrepreneuriale et industrielle, un capital patient, un drainage de l’épargne des Français vers l’économie avec des fonds de pensions, des fiscalités et réglementations compatibles avec le développement économique. » Franchement, quel candidat, aujourd’hui en France, défendrait un tel programme, la seule voie pourtant de stimuler les relocalisations ?

Bouc émissaire. La chasse aux boucs émissaires est plus facile. Elle permet de gommer une contradiction gênante pour la gente souverainiste. Elle crie au néolibéralisme, coupable de démanteler l’Etat providence, alors même que la suradministration – la France affiche un des niveaux de dépenses publiques les plus élevés au monde – explique une pression fiscale record, à l’origine d’une désindustrialisation sans équivalent ailleurs… Mais, à chaque fois, les saigneurs sont les patrons. Alors même que le système souveraino-étatiste favorise un capitalisme de connivence, fait de subventions et de lois protectionnistes qui nourrissent des rentiers sur le dos des consommateurs.

Dans un livre corrosif, les économistes Pierre Cahuc et André Zylberberg démontrent comment certains patrons, le patriotisme économique à la boutonnière, « peuvent à l’occasion tenter d’accroître leurs marges sur leurs concurrents en détournant à leur profit les politiques de baisse de coût du travail initiés par les pouvoirs publics. » Ils montrent ainsi comment le ciblage du CICE a été l’objet d’une vraie guerre, sans considération aucune pour l’efficacité économique optimale de la mesure. Fatiguée ou aveuglée, la France n’a pas pu ou su s’adapter. Et la fiscalité française fonctionne toujours comme une subvention aux délocalisations.

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