Demain…pas beau…

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Comme les précédentes, l’année 2019 ne fut pas de tout repos pour la liberté d’expression. De l’affaire Mila aux caricatures de Charlie, certains propos ou représentations considérés comme offensants continuent de faire scandale et de provoquer des tentatives de mise à l’index (voir nos « Bâillons d’or »).  Mais la limitation de la liberté d’expression est-elle véritablement de la censure ? Et comment peut-on employer ce terme quand les critiques ne provoquent pas toujours le retrait des paroles ou des œuvres concernées ? 

Ces interrogations sont justifiées si l’on considère que la censure, historiquement, était le fait des autorités publiques et religieuses. Aujourd’hui, même si cette forme de contrôle n’a pas entièrement disparu, elle s’est réduite comme peau de chagrin. La critique du gouvernement est plus libre que jamais. Quant à l’Index, il a été supprimé par Paul VI en 1966. Nous ne sommes plus au temps où Beaumarchais pouvait faire dire à son personnage principal dans Le Mariage de Figaro : « Pourvu que je ne parle ni de l’autorité, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni de l’opéra, ni des autres spectacles, je puis tout imprimer librement, sous la direction, néanmoins, de deux ou trois censeurs. »

Culture de l’effacement. Cependant, une autre forme de contrôle de l’expression a pris désormais le pouvoir, celle de l’opinion. Si celle-ci a toujours existé, les réseaux sociaux offrent désormais à la foule une puissance de feu inédite pour commenter et condamner. Alors que les censeurs d’hier lisaient ou visionnaient attentivement les œuvres, avant même qu’elles soient publiées, pour en expurger les passages illicites, les justiciers woke (« éveillés ») interviennent après leur publication pour tenter de les effacer – et leur auteur avec – par l’intimidation. Aux États-Unis, au Royaume-Uni et de plus en plus en France, les épisodes de ce genre ne cessent de se multiplier, à tel point qu’on parle désormais de cancel culture, ou « culture de l’effacement ». 

Par certains côtés, la censure exercée par l’opinion est pire que celle de l’État. George Orwell ne disait pas autre chose lorsqu’il écrivait dans « La liberté de la presse », une préface qui devait introduire La Ferme des animaux : « Il n’est évidemment pas désirable qu’un ministère ait un quelconque pouvoir de censure […]. Mais le principal danger qui menace la liberté de pensée et d’expression en ce moment n’est pas l’interférence directe [du gouvernement] ou d’une entité officielle. Si les éditeurs et les rédacteurs en chef se démènent pour empêcher que certains sujets ne donnent lieu à des publications, ce n’est pas parce qu’ils ont peur des poursuites judiciaires mais parce qu’ils sont effrayés par l’opinion publique. »

Climat anxiogène. L’opinion fait peur parce que, contrairement à la censure d’État, centralisée, prévisible et délimitée, celle de la foule est décentralisée, imprévisible et exponentielle. Sur les réseaux sociaux, où il est omniprésent, ce contrôle fabrique alors un climat particulièrement anxiogène, provoquant in fine l’autocensure. Or celle-ci n’est pas seulement dommageable en soi : puisque les têtes brûlées sont les seules à oser braver les nouveaux interdits, la conversation publique devient un affrontement entre personnalités extrêmes, pour le meilleur mais aussi pour le pire. Pensez à Donald Trump.

Avec le temps, la censure de l’État s’est assouplie non sans difficultés, mais le moyen à employer était au moins évident : il fallait diminuer l’ampleur de la contrainte légale. L’enjeu de notre époque est bien différent, il est même colossal, car il implique la capacité individuelle et collective à contrer l’autocensure. Un beau programme pour la décennie qui s’ouvre.

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