Gauche et islamisme, les liaisons dangereuses…

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L’écrivain Marc Weitzmann, qui revient sur l’islamo-gauchisme, raconte comment l’islamiste a été érigé en figure emblématique du peuple dès les années 1990.

Complaisance. Le 10 novembre 2019, Edwy Plenel, le fondateur de Mediapart, défilait contre l’islamophobie aux côtés de syndicats, d’associations et de certains partis politiques.

Le terme d’« islamo-gauchisme » est l’un de ces mots-virus que le débat public affectionne surtout parce que nul n’a besoin de les définir : d’un côté, on voit si vite ce qu’ils veulent dire qu’ils en viennent non moins vite à désigner n’importe quoi ; de l’autre, ce flou déguisé en précision autorise tous les dénis. C’est ainsi qu’il devient presque impossible de parler d’un courant de pensée quelconque sans se voir opposer qu’il n’existe pas.

Pierre-André Taguieff, à qui l’on doit le terme, a lui-même dû se fendre d’une mise au point salutaire, le 20 octobre dernier, dans Libération : « L’expression avait sous ma plume une valeur strictement descriptive. Elle désignait une alliance militante de fait entre des milieux islamistes et des milieux d’extrême gauche, au nom de la cause palestinienne, érigée en nouvelle cause universelle. Elle intervenait dans ce qu’on appelle des « énoncés protocolaires » en logique. Je l’ai utilisée dans diverses conférences prononcées en 2002, ainsi que dans des articles portant sur ce que j’ai appelé la « nouvelle judéophobie ». »

Islamo-gauchiste. Chris Harman lors d’une conférence sur le marxisme à Londres, en juillet 2009. C’est à ce trotskiste qu’on attribue la paternité de l’idée d’islamo-gauchisme.

L’idéologie mobilise. Taguieff date du nouveau siècle le phénomène qu’il tente alors d’identifier sous ce terme. Sa genèse, en réalité, remonte plus loin. C’est en 1994, sous la plume d’un dirigeant trotskiste anglais relativement obscur, Chris Harman, que l’idée, sinon le terme, apparaît pour la première fois. The Prophet and the Proletariat, le texte qu’il signe cet automne-là, ne prône certes pas le soutien aveugle de la gauche au port du voile, à l’oppression des femmes ou à la répression des gays, toutes choses dont Harman n’a aucun problème à reconnaître l’existence au sein de l’islam politique – mais il ouvre une porte. Pour lui, un révolutionnaire conséquent doit savoir passer outre les aspects réactionnaires des idéologies religieuses qui les portent, quand ces idéologies permettent de mobiliser le peuple : « Les révolutionnaires ne peuvent apporter leur soutien à l’État contre les islamistes. Mais les révolutionnaires ne peuvent pas non plus soutenir les islamistes qui ne sont pas nos alliés. » Cependant : « Sur certaines questions nous serons du même côté que les islamistes contre l’impérialisme et contre l’État, notamment en France ou en Grande-Bretagne pour lutter contre le racisme. » Règle : « Là où les islamistes sont dans l’opposition, nous devons être avec les islamistes parfois, avec l’État jamais. »

Pour appuyer sa démonstration, Harman prend pour appui, en particulier, ce qui se passe en Algérie, où la guerre civile fait rage depuis l’arrêt du processus électoral, quatre ans plus tôt. Cette guerre à deux heures de Marseille est centrale pour comprendre « l’islamo-gauchisme » d’aujourd’hui. Elle oppose la junte militaire aux islamistes et fera quelque 200 000 morts, principalement des femmes et des enfants, exécutés dans des conditions atroces par les militants du Front islamique du salut (FIS) et ses milices du Groupe islamique armé (GIA). Nous sommes deux ans à peine après la fin de la guerre froide. Soutenue à bout de bras depuis l’indépendance par l’URSS, gangrenée par l’oligarchie socialiste du FLN qui s’approprie les richesses, s’achète des appartements à Paris et entretient les meilleures relations avec les industriels et politiciens français de tous bords, l’Algérie est le premier pays à avoir pris de plein fouet la chute de l’empire soviétique. Un processus électoral patronné par Paris, mis au point pour assurer une transition harmonieuse entre le socialisme de la guerre froide et un régime libéral démocratique plus conforme aux critères de la mondialisation naissante, a dégénéré lorsque, au terme d’une campagne électorale « antimondialiste » menée par le Front islamique du salut à coups de violences, de fake news et de mesures populistes, on s’est rendu compte que les élections allaient consacrer les islamistes.

Accueilli. Kamareddine Kherbane, cofondateur du Front islamique du salut (FIS), débarque à Paris en 1990.

Soutenu. Anouar Haddam, porte-parole du FIS, est une autre figure historique de l’islamisme en Algérie.

Terreau. En Europe aussi, la fin de la guerre froide se fait sentir. À gauche, la disparition de ce qui ressemble à un continent idéologique fait l’effet d’un séisme. Certes, depuis 1968 l’essentiel de la gauche n’est plus prosoviétique, mais l’Union soviétique n’est-elle pas moins restée la référence non dite sans laquelle rien n’était possible ? Qu’auraient été les Palestiniens, ces derniers héros de la mythologie révolutionnaire mondiale, sans le soutien financier et logistique de Moscou ? En quête d’un peuple de substitution, Chris Harman n’est pas le seul à se tourner vers l’islamisme. À Paris, l’ex-trotskiste Edwy Plenel, alors directeur du Monde, et Libération, par le biais de sa correspondante à Alger, José Garçon, l’expliquent alors à longueur de colonnes : ceux qui tuent ne sont pas ceux qui disent qu’ils vont tuer et revendiquent les meurtres ensuite. Les islamistes sont manipulés par le gouvernement militaire algérien. Cette idée, qui deviendra célèbre sous la théorie du « Qui tue qui ? », va permettre de mettre en place en France la narration selon laquelle l’islamisme ne constitue pas un vrai danger, et ses militants, pour réactionnaires qu’ils soient, doivent être compris et leurs actions replacées dans leur contexte.

Mais ce récit négationniste prégnant à gauche, où la culpabilité vis-à-vis de la colonisation reste présente, n’imprègne vraiment l’opinion qu’en raison des gouvernements français successifs qui la soutiennent. Pour des raisons différentes, François Mitterrand puis Jacques Chirac se défient des militaires au pouvoir à Alger, au point de relayer sans états d’âme la théorie du « Qui tue qui ? » et d’informer la presse en ce sens. Ils accordent le statut de réfugié politique à nombre des militants islamistes du FIS et du GIA qui débarquent alors en France. Des hommes tels que Kamareddine Kherbane, cofondateur du FIS, qui atterrit à Paris dès 1990 directement depuis Peshawar, ou Anouar Haddam, porte-parole du même FIS. Ce sont eux qui, en compétition avec les Frères musulmans, fournissent le terreau nécessaire et, en moins de dix ans, vont changer le visage de l’islam de France. Quand je l’ai longuement interviewé, à l’hiver 2016, Farid Benyettou, l’ex-mentor religieux des frères Kouachi, et de Peter Cherif, les tueurs et commanditaires de l’attentat à Charlie Hebdo, n’a eu aucun mal à reconnaître le rôle qu’avaient joué les informations sur ce qui se passait en Algérie dans son évolution vers un salafisme violent : pour lui, l’idée que les militaires réprimaient « le peuple algérien musulman » coulait de source. Il le savait grâce à sa famille – son beau-frère était un militant du GIA réfugié à Paris – et en avait trouvé la confirmation dans la presse française.

Ambiguïtés. La Franco-Algérienne Houria Bouteldja, du Parti des indigènes de la République (PIR), lors d’une manifestation contre l’antisémitisme organisée par ce mouvement dit antiraciste et anticolonialiste, en février 2019, à Paris.

Montée de l’antisémitisme. Entre 2000 et 2006, Farid Benyettou fut la cheville ouvrière de l’un des premiers réseaux d’envoi de djihadistes au Moyen-Orient, la filière des Buttes-Chaumont. C’est de cette époque – après l’effondrement du processus de paix au Moyen-Orient, après le 11-Septembre et après l’irruption de Le Pen aux présidentielles de 2002 – que Taguieff date les premières manifestations de l’« islamo-gauchisme ». Et ceux qui s’intéressaient alors au sujet ont gardé en mémoire les manifestations parisiennes de ce temps-là, dans lesquelles défilèrent côte à côte militants islamistes, militants de la LCR (devenu depuis le NPA), militants écologistes, militants socialistes et, on les oublie toujours, partisans de Jacques Chirac et de Dominique de Villepin, dans des cortèges où les chants de guerre du Hamas ponctuaient L’Internationale, Bella Ciao et parfois La Marseillaise. Ces cortèges n’étaient pas encore « islamo-gauchistes » au sens où Pascal Bruckner ou Laurent Bouvet emploient le terme aujourd’hui, mais c’est avec eux que la dynamique a commencé à prendre, dans la confusion et les peurs du XXIe siècle naissant – dans les ruines de la mondialisation soft.

À cette même période où l’antisémitisme monte – et où, comme le révèle Jean-Pierre Obin, les deux tiers des élèves juifs fuient le harcèlement au sein de l’école publique et se réfugient dans le privé -, un épisode va jouer son rôle dans cette dynamique. À l’été 2004, Marie L., 23 ans, prétend avoir subi une agression antisémite dans le RER D. Ce mensonge va donner un boulevard à une militante encore peu connue, Houria Bouteldja. « C’est gravissime, déclare-t-elle dans Elle. Ça va provoquer, un jour, une confrontation entre communautés. J’attends le premier mort. » C’est un an plus tard, en 2005, que paraît le manifeste des Indigènes de la République, relayé d’abord par Oumma.com et par les soutiens de Tariq Ramadan et soutenu par plusieurs universitaires et chercheurs, ainsi que le rappelle Nedjib Sidi Moussa dans La Fabrique du musulman. En juin, Bouteldja donne à Christine Delphy et Christelle Hamel un entretien dans lequel elle prône un « féminisme paradoxal », qui justifie le voile islamique dans la mesure où celui-ci signifie chez celles qui le portent « on ne couchera pas avec des Blancs » et, surtout, jette par-dessus bord l’héritage des Lumières occidentales. « Pour les populations issues de l’histoire coloniales, les Lumières ont été plutôt aliénantes. » Guère différent de celui présent dans la fraction antimoderniste de la droite, ce rejet des Lumières ne va pas empêcher Bouteldja de trouver nombre de relais chez des chercheurs et intellectuels de gauche et « intersectionnels », tels Rony Brauman, Alain Gresh, Françoise Vergès…

Genet l’intersectionnel. Ce rapprochement doit-il surprendre ? Consciemment ou non, Bouteldja retrouvait ici quelque chose d’une fascination antimoderne et orientaliste française qui remonte loin. Ni de droite ni de gauche, celle-ci reposait, dès son origine, dans les premières décennies de la colonisation, sur l’idée d’un Orient « protégé de toute corruption ». Jean Genet, à qui j’emprunte cette formule, fut peut-être son meilleur porte-parole au XXe siècle. Jean Genet ne voyait dans le marxisme du tiers-monde des années 1970 qu’une couverture, un déguisement préparant le retour des « traditions » et dans le martyre islamiste l’expression de « la joie du transsexuel », ainsi qu’il l’écrit dans Un captif amoureux, le récit de ses séjours dans les camps palestiniens. Genet, premier intersectionnel ?

* Dernier ouvrage paru : « Un temps pour haïr » (Grasset).

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