L’art d’être humain…

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Cette année 2020 restera peut-être dans l’Histoire comme celle d’un basculement. Elle le fut indéniablement pour nous tous. Impression de basculer dans une dystopie à la fois cauchemardesque et pathétique où s’installe la tyrannie de la peur et des normes absurdes. La guerre de notre génération n’aura rien eu d’héroïque. Elle se sera passée autour de réunions par Zoom, avec pour clivage ultime le respect ou non de la limite de six adultes autour de la table à Noël. Comment en est-on arrivés à vivre dans une nouvelle de Philippe Muray ou un film de Terry Gilliam ?

Confusément, nous sentons tous – et c’est sans doute là l’origine de cette souffrance psychologique qui nous accable que le monde qui se dessine et dont le virus accélère l’avènement est le contraire même de la vie. Car la vie est fondamentalement dans l’immaitrisé, dans la présence charnelle au monde et à l’autre.

Il est un homme que l’année 2020 a finalement emporté à l’âge de 93 ans, et qui savait plus que tout autre à quel point l’être humain ne saurait se réduire à ce qu’en font les écrans, les Gafam et la technostructure. Jacques Puisais était philosophe du goût. Ce qui signifie qu’il a consacré sa vie à tenter de comprendre comment nos sensations nous façonnent et nous structurent. Comment l’expérience vécue s’inscrit en nous, pour peu que nous donnions de notre temps à ces sensations que notre corps nous transmet. Pour peu, surtout, que le monde qui nous entoure nous procure ces sensations, une lumière, un souffle de vent, la beauté d’un paysage ou d’une bâtisse. Pour peu que les aliments que nous mettons dans notre assiette nous racontent une histoire plutôt que de nous envoyer un concentré addictif de gras, de sucre, de sel et de goûts uniformisés.

Le coronavirus, c’est tout le paradoxe, a mis en lumière les absurdités d’un système entièrement soumis au court terme, à l’extension continue du marché, au flux tendu qui nous prive de toute marge de manœuvre. Mais, en même temps, et malgré cette prise de conscience, il a accéléré les mutations en cours, nous faisant glisser un peu plus dans cet univers où seules les grosses structures déterritorialisées peuvent tirer leur épingle du jeu, à travers une logique toujours plus forte d’industrialisation des procédés et d’uniformisation des sociétés. Toutes les réflexions du vieux maitre, tous ses avertissements sur la nécessité pour l’homme de s’intégrer au cycle du vivant, de se souvenir qu’il est un être incarné, doté de dix doigts et du verbe, lequel nomme et permet l’ordonnancement du monde, se trouvent confirmés. Plus que jamais, c’est ce chemin de l’humanisme qu’il nous faut emprunter si nous voulons que ce monde reste vivable.

Au lendemain de la première manifestation des gilets Jaunes, alors que tant d’intellectuels et de penseurs disaient leur horreur devant ceux qu’ils voyaient comme des fascistes et des factieux, Jacques Puisais signait sur son blog un texte intitule

« Les larmes jaunes de l’amer ». Le monde, écrivait-il, est une mosaïque de sourires Quand ce sourire s’efface, les larmes jaunes coulent. Elles coulent aujourd’hui sous l’avalanche de petites pièces jaunes aux effigies multiples : des taxes, des interdits, de la dépersonnalisation des rapports de la disparition des biens et moyens nationaux de la délocalisation, des concentrations économiques, des mensonges… du lavage de cerveaux, de la désensorialisation. Les locataires de la Terre ne ressentent plus rien. […] Les gens de la terre de France qui étaient montés à Paris avec leurs larmes jaunes […] essayer de se faire comprendre ont été mélangés malgré eux à des inconnus casseurs urbanisés, ils ont reçu des coups de bâton alors qu’ils attendaient que l’on sèche leurs pleurs. »

Le rôle d’une société démocratique est de concevoir un système dans lequel ces larmes ne coulent plus, dans lequel chacun, quelle que soit sa naissance, pourra s’épanouir et forger son bonheur. Les troubles qui agitent les sociétés occidentales en général, et la France en particulier, nous révèlent combien cette promesse a été trahie: nous détruisons chaque jour un peu plus de la beauté du monde, nous acceptons que des individus soient réduits à un travail dénué de sens dans le seul dessein d’augmenter le profit de quelques-uns, nous produisons une technostructure obsédée par l’idée d’enfermer l’humain dans des normes, de lui ôter cette individualité, cette irréductible liberté qui est sa nature même.

Jacques Puisais tire sa révérence la semaine où le journal Libération a consacré sa une à la viande en laboratoire, dans laquelle ont investi tous les milliardaires du numérique. Une création, officiellement au nom de la préservation de la planète et du bien-être animal, dont le véritable but est de nourrir en protéines artificielles des humains définitivement privés de tout lien avec le cycle du vivant. Une viande aussi virtuelle qu’un apéro Zoom. Ou comment amplifier le mal que l’on prétend combattre. Mais il reste partout en France des abbayes de Thélème ou, sous les auspices de François Rabelais ou de Jacques Puisais, on continue à cultiver l’art d’être simplement humain.

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