Une bien sale journée…

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« Ce n’est pas pour me vanter », comme on dit dans Labiche, mais j’ai passé, lundi dernier, une bien sale journée. Je vous fais juge. À peine avais-je déjeuné que, ouvrant le Monde, je suis tombé sur une double page, avec dessin, consacrée à régler leur compte aux « laïcards »: « Islamisme, séparatisme, l’offensive payante des laïcards », tel était le titre d’un article qui ressemblait, à mesure que l’on avançait dans sa lecture, à une Liste de proscription, quelque chose comme l’« Affiche rouge, ai cela près qu’il n’était pas question de fusiller ces lacs de préférence, Encore que plusieurs d’entre eux, on se demande bien pourquoi, vivent sous une protection policière constante… Ah! Au moins on ne dira plus, au vu de ce papier, comme je l’entends souvent dans la bouche de ses ennemis jurés, que le Monde, qui flirte souvent avec l’islamo-gauchisme-ce sont ses ennemis qui parlent – a conservé de ses origines démocrates chrétiennes un côté curé, biaisé, faux-cul, reconnaissable entre mille. Vous pensez bien que, chaque fois, je me récrie d’indignation. Au moins, on ne dira pas cette fois-ci que le Monde n’y va pas franco.

Mais, à mesure de ma lecture, je fus pris d’un étrange malaise. Je voyais là, cloués au pilori, les noms de gens pour lesquels j’ai amitié et admiration, comme Élisabeth Badinter, Caroline Fourest, Manuel Valls, d’autres encore, comme Laurent Bouvet, Valérie Pécresse, Jean-Pierre Chevènement, Zineb El Rhazoui, sans parler de Jean-Michel Blanquer.

Au point que je me suis demandé si je ne serais pas à mon tour un peu laïcard… Lisant avec fébrilité jusqu’à la dernière ligne, j’ai constaté que, pour cette fois-ci, j’avais échappé à la rafle, mais que j’avais intérêt désormais à me tenir à carreau. Moi qui me suis longtemps imaginé que la loi contre le séparatisme avait été inspirée par le terrorisme le plus abject, la décapitation de Samuel Paty, le meurtre de trois fidèles dans la cathédrale de Nice, me voilà bien détrompé : il n’en est du reste pas question dans l’article dont je vous parle. La loi liberticide, forcément liberticide, que le gouvernement nous prépare est le fruit quasi exclusif du lobbying de ces laïcards déchainés, leur « triomphe idéologique ». On a beau dire et redire, le Monde est un journal qui sait décrypter.

J’en étais là, ce lundi, à méditer sur mes mauvaises fréquentations, quand, à 22h05, j’ai ouvert sur ma tablette le Figaro à paraitre le lendemain matin 8 décembre. Et qu’est-ce que j’y trouve ? Une information qui m’a fait sursauter. France Inter radio du service public, a, un moment, refusé une publicité en faveur de l’Œuvre d’Orient, association loi 1901 qui, depuis cent soixante-quatre ans, soutient les chrétiens d’Orient en finançant leurs œuvres sociales, écoles, hôpitaux, dispensaires. Bonne princesse, la direction de France Inter précisait toutefois qu’elle était prête à accueillir cette publicité à condition que disparaisse du message le mot « chrétien » qui y figurait, invoquant son souci de ne diffuser « aucun élément de nature à choquer les convictions religieuses, philosophiques ou politiques » des auditeurs. La radio a finalement accepté de diffuser cette publicité.

Non mais, à France Inter, ils ne seraient pas devenus un peu « laïcards » ?

Ce n’est pas le cas, la direction de la station a bien compris que, sous prétexte que les personnes se réclamant de Jésus-Christ font l’objet, dans la plupart des États à gouvernement musulman du Moyen-Orient, de mesures vexatoires diverses – allant de la discrimination administrative et fiscale jusqu’aux expulsions et aux massacres, comme on le voit aujourd’hui dans le Haut-Karabakh -, il faudrait accepter de souiller les ondes laïques et virginales de ce mot de «chrétien», qu’il est désormais plus que malséant, littéralement obscène, de prononcer ! La direction de France Inter n’est donc pas tombée dans le piège qui lui était tendu : elle est prête à soutenir les droits de l’homme des chrétiens persécutés à condition de ne pas les nommer. Ainsi sont heureusement conciliés les devoirs d’humanité et le souci de ne pas froisser, par un mot inconvenant, les oreilles de ses auditeurs.

C’est alors que, pour la seconde fois de la journée, j’ai été saisi par une manière d’angoisse. Non content d’être un peu « laïcard », ne serais-je pas en même temps – pardon du mot-un peu

« chrétien » ? Ne m’est-il pas arrivé, dans mes éditoriaux sincèrement laïques, d’évoquer la personne et les paroles de Jésus ? Pis que cela : nous sommes entre nous, je vous avouerai donc que j’ai passé mon dernier weekend à relire l’Évangile selon saint Jean, et que je l’ai trouvé pas mal. Pis : je me suis dit que cet écrit du fils de Zébédée figurait parmi les plus beaux qu’un être humain ait jamais produits. À ma décharge, je vous signalerai que Victor Hugo, qui n’avait rien d’un calotin, pensait de même.

Et j’ai beau me dire, avec Nietzsche, que, depuis la Création, il n’y a jamais eu qu’un véritable chrétien et que celui-là est mort sur la Croix, il n’empêche : il faut rester prudent et ne pas céder à la regrettable tendance qui serait la mienne d’être un christo-laïcard d’un genre un peu particulier. Heureusement, le monde et France Inter veillent sur nous. Institutions sages et équilibrées, elles sont prêtes à reconnaitre, j’en mettrais ma main au feu, que le terrorisme, le Covid et le chômage peuvent occasionner une gêne véritable chez de nombreux Français. Mais, habitués à traiter les sujets à fond, sans se laisser tromper par les apparences, les deux fleurons de notre parc médiatique ont su sans trembler aller au plus profond et dénoncer, en dépit de notre inconscience, les deux grands fléaux qui nous menacent à terme : le christianisme et la laïcité.

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