La vérité …

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Peut-on être couronné du Nobel et dire merde à la télévision ? Jacques Dubochet l’a fait.

C’est arrivé l’autre soir sur le plateau d’Infrarouge, l’émission de débats de la télévision romande. Plateau de rêve puisque figuraient aux meilleures places les trois savants romands récemment nobélisés. Gloire et ombres de la science, c’était à peu près le thème. Quand le camarade Alexis Favre s’est tourné vers le professeur Dubochet en quête d’un remède pour rétablir une confiance éventuellement perdue entre le monde scientifique et la société, le biophysicien, nature et bourru, n’a pas caché sa colère. Confiance perdue ? Pour lui, en science comme dans la vie, il y a des faits. Point. Quand Donald Trump prétend qu’une foule jamais vue a salué son inauguration en 2016, tout le monde sait qu’il dit n’importe quoi. Quand un vaccin maîtrise la progression d’une maladie, une personne honnête le comprend. Des faits, des faits, répétait-il. Le reste, qui plaît tant, croit-il, aux journalistes, il a dit rudement ce qu’il en pensait.

On le comprend. Car par les temps qui courent, la vérité passe un mauvais quart d’heure. La réalité factuelle, souvent, se perd dans un brouillard menteur. Les passions et les émotions noient la raison, qui flirte avec la déraison. On le mesure partout et à tout moment.

L’autre jour, dans un entretien au Temps, le nouvel ambassadeur de Chine en Suisse décrivait la situation dans la région du Xinjiang qu’aucun Ouïgour ne pourrait tenir pour la réalité. Des physiciens nucléaires sont assassinés dans les rues de Téhéran pour punir faussement l’Iran d’avoir violé un traité que les commanditaires de ces crimes avaient préalablement déchiré. Une voisine m’a envoyé un message, sans doute largement diffusé, pour m’informer que le coronavirus SARS-CoV-2 avait été fabriqué par l’Institut Pasteur, et elle ne voulait pas en démordre.

Bien sûr, ce délitement de la vérité atteint son apothéose au cœur du pays le plus puissant. La farce post-électorale qui se joue aux Etats-Unis est un stupéfiant spectacle. Même quand Joe Biden sera installé à la Maison-Blanche, Donald Trump continuera à prétendre qu’il l’a emporté dans les urnes, malgré un déficit de 7 millions de voix dans le vote populaire, et de 72 délégués dans le Collège électoral. Plus des trois quarts des électeurs républicains disent qu’il a été victime d’une fraude massive, et plus de la moitié d’entre eux affirment qu’il est l’élu. Le ministre de la Justice, William Barr, un féal du président, a dû admettre, devant l’évidence, qu’ils ont tort. Il a aussitôt été accusé d’être mêlé à une manipulation de « l’État profond », cette conspiration anti Trump que décrit le réseau numérique déjanté QAnon, quand il n’accuse pas l’élite démocrate d’être une bande de pédophiles assassins.

Sidney Powell, ancienne procureure fédérale, qui aime bien les gens de Q, tenait l’autre jour une conférence de presse avec l’équipe des avocats acharnés à renverser le résultat de l’élection de novembre. Avec un aplomb inébranlable, elle a décrit longuement une machination ourdie par le Venezuela, avec l’aide de Cubains, de la Fondation Clinton et, bien sûr, du financier George Soros, pour falsifier le scrutin présidentiel.

On écrit cela en se frottant les yeux. L’adhésion populaire à ces dérives délirantes effraie. Bret Stephens, éditorialiste conservateur du New York Times, fait une sombre comparaison historique. L’effondrement de la République de Weimar vint en partie de la Dolchstosslegende : l’armée allemande n’avait pas été vaincue en 1918, elle avait été poignardée dans le dos. On sait ce qui a suivi.

La tentation complotiste, qui roule désormais en gigabits, n’est bien sûr pas nouvelle. Le 11 septembre 2001 est un joli précédent : l’assaut contre les tours et le Pentagone était, soufflaient mille voix, un auto-attentat pour justifier des guerres, Al-Qaida n’y était pour rien. J’étais alors à New York et je me souviens des pressions de drôles d’amis qui tenaient pour une lâcheté de ne pas développer cette thèse au point que j’en venais à douter de ce que je savais et de ce que je comprenais.

Au même moment, le cinéaste William Karel avait réalisé Opération Lune, faux documentaire pour convaincre que l’alunissage de Neil Armstrong et de ses compères avait été filmé sur terre. C’était un jeu, un « documenteur » délibéré, mais beaucoup de spectateurs l’avaient reçu au premier degré, en tirant cette conclusion : on n’avait pas marché sur la Lune. Karel, aujourd’hui, n’aurait pas de mal à convaincre les foules, par le même procédé, que la pandémie du Covid-19 est la vaste conspiration d’un pouvoir occulte pour soumettre la terre à un esclavage d’un type nouveau.

C’est à peu près ce que développe, mais pas par jeu, Hold-up, ce film de plus de deux heures diffusé sur internet et vu déjà par plusieurs millions de personnes malgré une vaine tentative de censure. Le long métrage a beaucoup de petits cousins sur YouTube et sur les réseaux sociaux, dont les propos vont de la méfiance à l’égard des vaccins aux théories les plus farfelues et les plus inquiétantes. C’est là qu’on retrouve le coupable Institut Pasteur, mais aussi la redoutable 5G, les nanotechnologies menaçantes, Bill Gates bien sûr qui veut nous contrôler tous par puces dans nos corps.

Les mesures de confinement sont assimilées chez les plus allumés a un vaste camp de concentration, chacun chez soi, pour un projet politique « pire que celui d’Hitler ». Ce procès de l’action des États contre la pandémie est instruit par d’autres de façon plus modérée, mais toujours avec la même dénonciation des « média mainstream », qui cacheraient la vérité ou ne la chercheraient pas assez activement. Et on observe une sorte d’osmose entre toutes ces oppositions, mesurées ou extrêmes, à l’action anti-covid des gouvernants, qui se démènent en tâtonnant, parfois maladroitement, dans le territoire découvert au fur et à mesure de la pandémie.

Ici ou ailleurs, des maîtres penseurs du journalisme somment les rédactions de donner davantage la parole aux voix discordantes, sans quoi elles bafoueraient la liberté d’expression. Il faut se garder de la censure, bien sûr. Mais le combat contre le mal qui court ne relève pas d’un débat philosophique. Face à un virus dont on connaît mal l’action et même la réelle dangerosité, toutes les opinions ne se valent pas. Il faut d’abord se coltiner au réel et aux faits têtus. C’est ce que pense Jacques Dubochet. Dire le contraire amène des gros mots dans sa bouche.

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