« Notre dernier rêve »…

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VALÉRY GISCARD D’ESTAING (1926-2020)

Quelque chose en nous de Giscard.

PAR ÉTIENNE GERNELLE

Si Plutarque avait vu juste en écrivant que « l’ingratitude envers les grands hommes est la marque des peuples forts », alors les Français sont plutôt solides. Car il y a, c’est certain, une injustice Giscard. Président d’un mandat, trop fort en thème pour susciter les passions, VGE est moins invoqué que Georges Pompidou, par exemple, lorsqu’on en appelle aux grands anciens. Il est pourtant dans nos vies. Il suffit de se souvenir de ce qu’était la France avant lui pour mesurer le bond de modernité qu’il lui a permis de faire. Les grincheux sans mémoire, les zélotes de la police du cool et les boussoles qui indiquent le sud ont pu ironiser tant qu’ils le voulaient sur l’homme qui a dit « au revoir » en 1981, cela n’enlève rien au fait qu’il les a aussi un peu façonnés. Non sans un certain cran, d’ailleurs. 

Le courage politique se mesure en bonne partie à la capacité de prendre des décisions qui hérissent ou divisent son propre camp. Valéry Giscard d’Estaing l’a fait, avec son Premier ministre Jacques Chirac, à l’occasion de la loi Veil, en 1975. Ce n’était pas sans péril politique, mais il l’a fait. Chapeau. 

Et puis, il y a l’héritage européen. Certains ont l’Europe tiède, mesquine, honteuse ou intermittente. Lui l’avait dans les tripes. « Notre dernier rêve », disait-il. Avec son ami allemand Helmut Schmidt, il fut l’artisan, comme ministre des Finances, du serpent monétaire européen – la toute première pierre de l’euro – puis, comme président de la République, du Conseil européen. Ce combat, VGE l’a poursuivi bien après l’Élysée, notamment dans ses livres et ses chroniques au Point (durant une décennie), et surtout en tant qu’architecte d’une Constitution européenne rejetée en 2005 par des Français qui l’avaient si peu lue… 

Stratèges. Au château de l’Étoile, à Authon (Loir-et-Cher), en mai 1983. Partie d’échecs à domicile chez Valéry Giscard d’Estaing avec son ami Helmut Schmidt, chancelier de l’Allemagne fédérale de 1974 à 1982. Ensemble, ils ont fait avancer l’Europe.

Un « grande puissance moyenne ». Président sous-estimé, défendant une cause elle aussi sous-évaluée, Giscard n’aura pas bénéficié de la posture avantageuse des matamores souverainistes. Le parti du rabougrisme fait des carrières politiques, pas des hommes d’État. Il n’aura pas non plus bénéficié de la popularité de ceux qui distribuent de l’argent magique : il a laissé la France pratiquement sans dette.

La vérité ne paie pas toujours. Ainsi, sa formule « grande puissance moyenne », utilisée pour désigner la France, n’a pas plu, c’est sûr. Mais avait-il tort ? On s’agace encore, aujourd’hui, de cette réalité qui ne passe pas. Et tant mieux, d’ailleurs. Emmanuel Macron, au début de son mandat, affirmait au Point que « la France doit redevenir une grande puissance tout court ». Une ambition agréable à l’oreille, mais il est pour le moins incertain que l’on en prenne le chemin. Ou bien il faudrait s’en donner les moyens. C’est précisément pour cela qu’il est nécessaire de se replonger dans le destin de Giscard, témoin de presque un siècle d’histoire et défenseur peu récompensé de causes mal engagées. En se remémorant VGE, c’est peut-être la France qui se regarde « au fond des yeux ».

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