L’incompris …

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Si un mot peut résumer Valéry Giscard d’Estaing, c’est incompris. Incompris de son époque et des suivantes, il était même devenu une sorte de vieil oncle que l’on met en bout de table, avec les enfants, dans les repas de famille, mais qui dérange tout le monde, quand il ne déclenche pas les sarcasmes.

Il ne faut pas vieillir. C’est un grand tort, surtout quand, comme Giscard, on avait décidé, à 94 ans, de mourir vivant, polyglotte et globe-trotteur, un jour en Chine, un autre au Canada, refusant obstinément de se retrancher du monde. Malgré quelques excentricités tardives, il était le vrai sage de la nation, mais personne ou presque ne le savait. 

Hypermnésique, ordinateur perché sur pattes, avec deux lasers en forme de beaux yeux asiatiques, cet original d’une intelligence stupéfiante ne pouvait jamais se départir d’un décalage et d’un humour étranges, qui laissaient penser qu’il venait d’une planète très lointaine. C’est ce qui apparaît dans les trois tomes de ses Mémoires, « Le pouvoir et la vie » (1), un pur régal, qui restent parmi ce qu’il y a de mieux dans le genre.

Surplombé par de Gaulle, qui le mit en selle quand il le nomma ministre des Finances à 36 ans, en 1962, il aura été l’un des grands présidents de la Ve République. Un chamboule-tout, sur le plan sociétal en particulier, avec la loi Veil sur l’avortement. Après avoir œuvré, et pas qu’un peu, pour la mort politique du Général, pourchassé ensuite par les gaullistes qui ne le lui pardonnèrent jamais, il s’était pourtant mis dans les pas du grand homme. 

Gaulliste, Giscard ? Certes, sur beaucoup de sujets, notamment la construction européenne, VGE était aux antipodes du Général, qui, lui, n’aurait jamais permis le regroupement familial, avec les conséquences que l’on connaît aujourd’hui. Mais il lui resta fidèle jusqu’au bout dans sa pratique et sa philosophie du pouvoir, au point que l’on a pu retourner contre lui l’une de ses célèbres saillies antigaullistes sur « l’exercice solitaire du pouvoir ».

Comme son illustre mentor, Giscard passait des heures à déambuler, seul, dans la forêt gauloise, et pas seulement pour chasser. Habité par l’Histoire, il était d’ici et puis aussi d’ailleurs. Moderne et souvent visionnaire, ce châtelain botté n’était pas de son temps. Tel de Gaulle, qui semblait entendre les voix de Jeanne d’Arc, il avait toujours l’air de sortir d’un déjeuner avec Thomas Jefferson (1743-1826), le troisième président des États-Unis. 

Paradoxalement, ce libéral à la Tocqueville aura été un partisan obstiné d’un État fort et l’une des meilleures incarnations du volontarisme gaullien. Sous son septennat (1974-1981), il pressentit ainsi, avant beaucoup d’autres, le venir de la vague numérique et patronna le Minitel, ancêtre d’Internet et fleuron de la high-tech française, injustement moqué. Architecte de l’indépendance énergétique de la France avec la relance de l’industrie nucléaire, il fut souvent avant-gardiste, mettant par exemple sur les rails le TGV, qu’inaugura son successeur. 

À cause des deux chocs pétroliers qui plombèrent l’économie, Giscard a fini par symboliser, même s’il n’en pouvait mais, le début du chômage de masse et la fin des Trente Glorieuses, trois décennies de croissance à 5 %. Mais, contrairement aux présidents suivants, il a laissé les finances publiques quasi dans l’état où il les avait trouvées en arrivant : pas de déficit public et une dette à 20,7 % par rapport à la richesse nationale. La grande débine a commencé après lui.

Pourquoi Giscard n’a-t-il pas été réélu en 1981, une blessure qui, depuis lors, ne s’est jamais refermée ? Peut-être parce qu’il avait « un problème avec le peuple », comme disait Pompidou, mais surtout à cause d’un péché d’orgueil : accusé de tout, ce grand communicant s’était replié dans sa tour, au couchant de son règne, traitant par le mépris les vilenies, les calomnies. Comme de Gaulle, il répugnait à descendre dans l’arène. Prétendant rassembler deux Français sur trois, cet artiste de la triangulation ne daigna même pas s’abaisser à renouer les fils cassés avec les gaullistes et les chiraquiens qui l’ont fait battre en votant Mitterrand. 

Dans ce chef-d’œuvre absolu que sont ses « Croquis de mémoire » (2), l’écrivain-journaliste Jean Cau prétendait n’avoir jamais « rencontré un homme plus propre », de mains, de chemise, d’oreilles, de tout. Comment Giscard, « physiquement trop propre », pouvait-il croire « qu’il entraînerait la France derrière lui, en laissant, dans son élégant sillage, un parfum délicat de savonnette » ? 

À en croire Jean Cau, les peuples préfèrent les odeurs de soudard (de Gaulle), de paysan (Pompidou), voire d’aventurier (Mitterrand). Mais qu’importe, pourvu que ça n’empêche pas la postérité de donner sa juste place à l’ancien brigadier Giscard du 2e régiment de dragons, qui, si propre fût-il, s’engagea à 18 ans contre les nazis dans la première armée française.

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