Incompétence politique …

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Police : les raisons d’un malaise profond

ENTRETIEN. Depuis 20 ans, explique l’historien Emmanuel Blanchard, le pouvoir s’est déchargé sur la police tout en rognant sur ses moyens.

Plusieurs enquêtes ont été ouvertes contre des policiers après l’évacuation des migrants place de la République le 23 novembre dernier.

Rares sont les ouvrages qui se penchent sur le destin de la police. Des polices, devrait-on plutôt dire, tant cette maison a pris différentes formes, soumise à de multiples réformes et reconfigurations. Un collectif de quatre universitaires, dirigé par Vincent Milliot, vient d’en publier une histoire longue, depuis les débuts sous l’Ancien Régime. La partie contemporaine, rédigée par Emmanuel Blanchard, s’ouvre sous l’enseigne du malaise, à l’œuvre depuis les émeutes de février 1934, mais qui lui aussi se manifeste diversement selon les périodes. À l’ère du contrôle, de la distanciation à l’égard de la population, Blanchard remet en perspective les affaires récentes qui ébranlent cette institution.

Le Point : Comment expliquer la phase délicate que traversent les relations entre la police et le pouvoir exécutif ?

Emmanuel Blanchard : On se trouve dans une situation qui n’est pas sans rappeler d’autres époques (guerre d’Algérie, les lendemains de Mai 68) pendant lesquelles le pouvoir demandait beaucoup à sa police. Elle est mise en première ligne au sujet de questions telles que l’antiterrorisme, l’immigration ou la crise sanitaire, auxquelles il est apporté une réponse avant tout policière. Les forces de police se retrouvent ainsi en position de force à l’égard du pouvoir, qui a tant exiger d’elles ne peut imposer des réformes allant à leur encontre et est tenu de les « couvrir ». Par ailleurs, les gouvernements successifs, en demandant aux forces de police de régler des problèmes également sociaux, ont généré un cycle mobilisation-répression et un effritement de la confiance des Français envers leur police, même si elle reste en comparaison d’autres métiers relativement élevée. Perdant le soutien de pans entiers de la population, les représentants des forces de l’ordre sont en attente d’assurances et de signaux politiques.

Sur les Champs…

De quand datez-vous cette évolution ?

Les années Sarkozy ont à l’évidence constitué un tournant, quand il fut d’abord ministre de l’Intérieur (2002-2004, puis 2005-2007), puis président (2007-2012). Dix ans au cours desquels il a tenu un discours sécuritaire assumé, affirmé un soutien très fort, mais aussi réduit les effectifs. Les policiers ont dans un premier temps été satisfaits de la mission sécuritaire qui leur était confiée, avant qu’ils ne soient mis en tension par une politique du chiffre et que le nombre d’heures supplémentaires non rémunérées ne monte en flèche. La régulation sociale ordinaire a cédé le pas aux grandes questions que la police s’est vue confier, sur un mode répressif. Jusque-là, les agents de police assumaient également des fonctions visant à lisser les rugosités sociales et à assurer la tranquillité publique dans un souci de proximité. Ces fonctions ont de plus en plus été assumées par des médiateurs et autres professions dévalorisées. De fait, les personnes n’étant pas ciblées par des contrôles concentrés sur certains quartiers et profils sont de moins en moins en contact avec une police qui s’est éloignée de leurs problèmes locaux et fait son retour au travers des images de violences diffusées par les réseaux sociaux et les médias.

Pourquoi le politique se serait-il déchargé sur la police tout en ne leur donnant pas davantage de moyens, selon la même logique que pour le milieu sanitaire ?

Les gouvernants ont admis qu’en matière économique, ils avaient des capacités limitées. Même si la crise sanitaire a remis en cause cette pratique, les règles européennes ont imposé des marges budgétaires très encadrées. Cette forme de déprise sur le social a incité les gouvernants à montrer qu’ils avaient des capacités d’action dans d’autres domaines, par exemple, la lutte contre les stupéfiants. Alors que tous les spécialistes admettent que la réponse ne peut pas être strictement policière, la « guerre à la drogue » est réaffirmée de manière récurrente. Dans un monde globalisé où il est difficile de fermer les frontières, on a mandaté les policiers pour qu’ils contrôlent les personnes supposées les avoir franchies illégalement. La question terroriste appelle bien sûr une réponse policière, mais la police ne peut porter seule ce poids. De même, on a vu qu’en France, contrairement à ses voisins, c’est la police qui a été en charge de contrôler le confinement sanitaire de la population.

Le différentiel de violence entre policiers et manifestants s’est accru, notamment en raison de la militarisation de l’équipement de ces policiers.

Vous évoquez l’idée d’une citadelle assiégée pour exprimer le malaise actuel des policiers…

La violence terroriste a été traumatisante pour des forces qui ont été visées spécifiquement, notamment à Magnanville (juin 2016). Elles ont alors eu l’impression d’être isolées et peu soutenues par la population. Or, cette défiance ressentie a peu à voir avec la lutte antiterroriste (des policiers ont même été acclamés en janvier 2015), elle est liée à la visibilité de comportements tels que ceux à l’encontre de Michel Zecler, tabassé et insulté dans le 17e arrondissement de Paris.

De même, pour relativiser les méthodes mutilantes utilisées en maintien de l’ordre, est évoquée la violence des « black blocs » ou des Gilets jaunes. Les confrontations aux forces de l’ordre ne sont pas inédites : lors des grèves insurrectionnelles de 1947, certains manifestants avaient ressorti les armes utilisées pendant la Résistance ; jusqu’aux années 1970, des agriculteurs arboraient voire utilisaient des fusils de chasse. Certes, désormais, il y a une revendication de l’indiscipline dans les manifestations, un refus du cadre traditionnel échouant à faire avancer les revendications. Mais en comparaison avec le passé, le différentiel de violence entre policiers et manifestants s’est accru, notamment en raison de la militarisation de l’équipement de ces policiers.

Pour beaucoup d’agents, on ne peut pas faire de bonne police si l’on reste dans les limites du droit

Qu’est-ce qui singularise le malaise policier du malaise d’autres métiers ?

Les policiers partagent avec d’autres professions un engagement très fort dans leur métier. Mais ce qui les singularise, c’est qu’ils ont conscience de faire un métier périlleux. Chaque mort est vécue à raison comme un drame et un hommage est rendu à chaque victime. La mort est ainsi constituée en horizon du travail policier. L’autre singularité, c’est qu’ils savent qu’ils sont en mesure d’ébranler le pouvoir par une grève du zèle. Ils ont l’impression de faire beaucoup pour les gouvernants alors même que, depuis longtemps, de par leur position privilégiée d’observation dans les coulisses, ils ont une vision très dépréciative des élus. Enfin, depuis une vingtaine d’années, les ministres de l’Intérieur successifs se présentent en « premier flic de France » et ne s’opposent pas à des conceptions du travail profondément ancrées dans le corps policier. Pour beaucoup d’agents, on ne peut pas faire de bonne police si l’on reste dans les limites du droit, il faut aller dans les zones grises, s’affranchir du carcan des contraintes. Pour la police, le droit est un outil, un instrument qui doit faire tenir la procédure, mais le légalisme n’est pas une valeur cardinale. Ce qui heurte profondément l’ordre juridique mais aussi les conceptions d’une grande partie de la population.

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