Les années Giscard …

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Une enfance et une adolescence sous le président Giscard d’Estaing, ça laisse des traces.

1974 : J’aurai dix ans en août. C’est le soir de l’élection. Je ne mesure pas bien les enjeux, mais tout de même je comprends que ce qui se passe est important. On est devant la télé couleur chez mes grands-parents maternels qui ont voté Royer au premier tour et Giscard au second. Ils sont épiciers dans une petite station balnéaire de Seine-Maritime. Gilbert Bécaud chante en attendant vingt heures. Si ça a parlé politique pendant le repas du midi avec mes parents, ça ne s’est pas engueulé. L’ambiance n’était pas encore à la guerre civile permanente. L’ORTF existait encore. Les deux chaines étaient de droite, organiquement liées au pouvoir, mais au moins elles n’étaient pas haineuses ou répétitives ou inaudibles. 

« Il m’a l’air bien joyeux, monsieur 100000 volts, marmonne mon père, ce n’est pas bon pour nous. »

Après j’oublie un peu ce qui s’est passé, je dois jouer avec mes cousines. Et puis je vois mon père qui me pose la main sur l’épaule :

« Viens, on va pisser dehors ». C’est signe que les choses sont graves. Deux transgressions d’un coup : un mot qu’on ne dit pas, et aller faire ça dehors chez les autres. On va jusqu’à la haie au fond du jardin. On entend la mer au loin. « Tu vois, un jour, nous gagnerons. Mais c’est quand tu seras grand. » Je te faisais confiance, papa, mais après Giscard, j’attends encore.

1975 : La loi sur l’avortement est passée et je fais ma première communion. J’ai une jeune tante de vingt-deux ans qui est contente : son corps est à elle. Mon père, qui est médecin, est un ardent défenseur du planning familial. Il n’empêche qu’il a insisté pour que je fasse ma première communion. Les dernières affiches de Giscard à la barre s’effilochent près de l’église de Carville. Mon grand-père de droite arrive dans une splendide CX blanche. Il est trop heureux de m’offrir la montre à gousset que j’ai demandée. Il a dû pressentir l’ethos réactionnaire qui sommeille en moi et qui cohabitera avec le logos rouge jusqu’à nos jours. Un mélange assez peu giscardien.

1976 : C’est l’été de la sècheresse. Je ne pense pas à Giscard. Christelle, une grande, (4ème B du collège Fontenelle) m’apprend à embrasser avec la langue. Un peu de fraîcheur mouillée dans la canicule.

1977 : Ma mère est sur la liste d’union de la gauche à direction communiste aux municipales de D. près de Rouen. Je fais mes premiers tractages et autres boitages. On n’a aucune chance. Le soir je suis le décompte à la mairie même si je commence par des maths lundi matin. Le maire radical, un médecin qui connaît bien mon père, élu depuis l’après-guerre, est battu de deux cents voix. Il vient embrasser ma mère. C’est tout de même un peu plus aimable qu’une passation de pouvoir dans les États-Unis de 202O. « Décrispation », voilà un mot typiquement giscardien. On en aurait bien besoin.

1978 : Un exemple de l’éthos réac : je trouve que les paras qui sautent sur Kolwezi, ça a quand même de la gueule. Je sens bien que mon avis est assez peu partagé chez les adultes autour de moi. Kolwezi… Je ne sais pas comment s’y prenait la France, mais même sous Giscard, elle trouvait le moyen de rester belle. 

En mars, la gauche majoritaire en voix est battue aux législatives. Si elle avait gagné, la France se serait retrouvée avec une politique plus proche de celle d’Allende que de Michel Rocard. À l’époque, le PS et le PC faisaient jeu égal ou presque. Et même le programme de Giscard n’aurait pas été jusque-là renié par la CGT. Tout le monde était plus à gauche comme maintenant tout le monde est plus à droite. 

1979 : En seconde, premières manifs. Pour soutenir les sidérurgistes. La grande désindustrialisation. Aux portes du lycée Corneille, il y a encore des groupes pour distribuer des tracts. Les « fafs » et l’Action Française regardent en chien de faïence les JCF et les JCR. Parfois, ça se frite un peu. Comme personne n’a encore de téléphone portable, on ne nous serine pas le soir même des carabistouilles sur l’ensauvagement de la jeunesse. Le proviseur appelle les flics ou menace de la faire, selon l’intensité du moment. Un gyrophare et ça s’égaye. 

1980 : On sent que la crise est là. C’est la grande glaciation qui commence. Plus personne ne pense rien. Les tracts ont disparu. Une jeunesse rentre dans le rang. Giscard se prend pour Louis XV, il y a même une couverture de l’Obs avec une belle caricature sur le sujet. Je vais prendre des pots avec un copain de l’AF qui, aujourd’hui, signe parfois dans les colonnes de Causeur. On lit ADG, Céline, Manchette, Vailland et Marcel Aymé avec volupté. On est politiquement d’accord sur rien mais au moins on essaie encore de penser quelque chose, et d’y croire.

1981 : Giscard est battu. Je n’aurais jamais imaginé voir la gauche au pouvoir. Après tout, je suis né sous De Gaulle, j’ai appris à lire sous Pompidou, j’étais collégien sous Giscard comme dans Pause Café sauf que l’assistante sociale, hélas, ne ressemblait pas à Véronique Jeannot ou à Sophie Barjac, les fantasmes durables des adolescents de ce temps, les beautés giscardiennes comme il y a des beautés corrégiennes. 

Quant à la gauche, elle durera deux ans, moins que l’amour.

Post-scriptum : Giscard représentait à peu près le contraire de ce que je pense de la France ou de l’Europe. Il n’empêche, dans « Une partie de campagne » de Depardon, premier documentaire du genre, sur la campagne de Giscard en 1974, on voit Giscard qui a visiblement oublié la caméra de Depardon, qui attend, seul, les résultats des élections depuis son appartement de ministre des Finances au Louvre. Il est en terrasse, sur un fauteuil Voltaire qu’il a apporté là. Il lit Guerre et Paix et écoute Mahler sur un électrophone. La fin d’après–midi est bleue et dorée sur un Paris du dimanche, minéral et silencieux. Cette image-là, cette seule image est pour moi suffisante : nous avions affaire à un homme politique, pas à un mutant télécommandé, inculte et brouillon.

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