Et Diego s’envola avec la balle…

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Thomas Morales se souvient de ses douze ans: dimanche 22 juin 1986:

Cette année-là, nous étions partis en Espagne plus tôt, pour affaires. J’avais 12 ans et abrégé une année scolaire pour le moins chaotique et déprimante. Une raquette de tennis de marque Le Coq Sportif, témoignage d’un autre mois de juin, Roland-Garros 1983, m’accompagnait dans tous mes déplacements. Je me souviens que Miguel Bosé chantait à la radio le titre Nena. Je m’empiffrais de churros l’après-midi et fit honneur à la boisson locale, le Fanta naranja et limón durant tout l’été. Peu rassurante, la Guardia Civil faisait des rondes dans un Land Rover badgé Santana.

L’été espagnol

Il y avait comme un parfum d’Occupation dans l’air, malgré la poussée culturelle de la Movida. De jeunes catalans sortaient du lycée en bermuda, au guidon de petites Montesa de trial. Mon père m’avait promis de ramener une cinquante centimètres cube dans notre pluvieux Berry. Les mères espagnoles de la classe aisée portaient des colliers de perles sur des polos Lacoste de couleur jaune paille ou bleu lavande. Il y avait encore dans les rues, quelques grosses voitures américaines assoupies, comme à la Havane, héritage d’une industrie du tourisme en pleine expansion, largement amorcée en son temps par Franco et l’arrivée de capitaux étrangers, dès les années 1950. Les socialistes au pouvoir continuaient cette même politique économique, jouant sur une peseta basse, donc attractive. Felipe González ressemblait à un Michel Leeb mexicain. L’immobilier assurait des fortunes aussi rapides que suspectes.

Un voisin britannique, vieux lord maquillé comme une poule de luxe sorti d’une nouvelle de Truman Capote, quittait tous les soirs à 21 heures sa villa au volant d’une Rolls-Royce Silver Shadow. De ma terrasse, j’observais son manège espérant capter l’attention d’une Hollandaise âgée de quinze/seize ans arrivée avec sa famille dans un break Chevrolet Caprice. Son profil d’Anita Ekberg batave m’avait tapé dans l’œil. Sur le court en terre battue, ma mère me faisait travailler mon revers, insistant sur l’amplitude du geste comme aux grandes heures de Suzanne Lenglen.

Une orange déguisée en footballeur

Nous armions démesurément nos coups ce qui donnait une certaine élégance à nos mouvements à défaut d’efficacité tennistique. Chez nous, formés à l’école du rugby, le football était banni par idéologie et par esprit de dissidence. Je ne fus jamais inscrit au club de mon village ce qui handicapa largement mon insertion et ma sociabilité. Ah si j’avais tapé dans un ballon rond, j’aurais eu certainement une autre carrière ! Ce sport nous apparaissait alors dépourvu d’intérêt et de profondeur nostalgique. Réfractaires au ballon, nous subissions donc la méfiance de notre entourage et la hargne des supporters.

À dire vrai, je m’étais passionné, en secret, quatre ans plus tôt, toujours en Espagne, pour Naranjito, la mascotte de la Coupe du Monde 1982, une orange déguisée en footballeur. J’achetais alors tous les produits dérivés de cet étrange personnage, des timbres édités par la Poste espagnole aux figurines en plastique. Est-ce à cause des caprices de la météo ou du tennis-elbow de mon père que ce dimanche-là, nous fumes contraints de regarder la télévision ? Nous n’avions aucunement envie de communier sur l’autel de la baballe et de nous vautrer dans l’émotion collective. Nous nous pensions bien au-delà des cultures de masse et des foules ahuries. L’Argentine affrontait l’Angleterre dans un quart de finale devenu aujourd’hui homérique, sanctifié par toute la planète. Du football, nous ne connaissions que les ânonneurs de pelouses, les pousseurs affabulateurs et le pragmatisme viril des Allemands. Des gesticulateurs aussi peu recommandables que des politiciens en campagne électorale.

Râblé comme un plâtrier

Viva les bleus tube à l’irrédentisme joyeux entonné par l’immense Carlos n’avait pas réussi à nous intéresser à l’événement. Ce jour-là pourtant, nous étions devant notre poste, les commentateurs en castillan dans les oreilles et rencontrions, pour la première fois, la foulée céleste de Diego Armando Maradona. La patte gauche de dieu nous faucha en pleine soirée. Le ballon collé à ses basques. Bas, démesurément bas. Au ras de la terre.

Râblé comme un plâtrier, un maçon ou un carreleur, le numéro 10 courait jusqu’au but. Inarrêtable. Celui qui le stopperait n’était pas du genre humain. Avec ce geste communicatif, la violence naturelle et jouissive du buteur, il ne reculerait pas, il driblerait, il se jouerait de la défense, la narguerait, avec la volonté de l’humilier. Ce n’était pas très propre, pas tellement fluide, mais époustouflant d’adresse, de vista et de combat au corps-à-corps.

Le commentateur pouvait alors s’interroger, les larmes dans la voix : de que planeta viniste, oui on se le demande aujourd’hui encore de quelle planète pouvait-il bien venir ce gars-là, né dans la banlieue sud de Buenos Aires ? Le commentateur utilisait des formules magiques : barrilete cosmico et corrida mémorable. Bulldozer féerique de tout un peuple en liesse. Ce jour-là, nous avons appris que le football était une terre nouvelle et qu’un Argentin d’1,65 mètre était son conquistador éclairé. « Je veux dire que les autres existent plus ! Les autres romanciers !… tous ceux qu’ont pas encore appris à écrire en « style émotif »….y a plus eu de nageurs « à la brasse » une fois le crawl découvert »…

S’il l’avait connu, Céline aurait pu rajouter qu’après Maradona, le football n’était plus un jeu lointainement inventé par les Français et popularisé par les Anglais mais une affaire argentine. Cette année-là, j’ai troqué ma raquette pour le maillot de l’albicéleste.

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