Ce que cache l’offensive contre la science.

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Yves Bréchet : ce que cache l’offensive contre la science Selon ce membre de l’Académie des sciences, la disqualification de l’expertise scientifique qui prospère sur les réseaux sociaux relève d’une idéologie délétère.

Yves Bréchet est membre de l’Académie des sciences et directeur scientifique de Saint-Gobain.

Jamais les scientifiques n’auront été aussi présents dans le débat public que pendant la crise sanitaire. Mais, loin de marquer un retour en force de la méthode scientifique, cette surexposition semble avoir accentué la défiance d’une partie de la population. Seuls 66 % des Français font confiance aux experts qui conseillent le gouvernement, selon le dernier baromètre du Cevipof, contre 79 % des Allemands et 81 % des Britanniques ! La culture scientifique française est en crise, constate le polytechnicien Yves Bréchet, membre de l’Académie des sciences et ancien haut-commissaire à l’énergie atomique. Une crise profonde, dont la popularité croissante des thèses complotistes constitue un inquiétant symptôme. 

Le Point : Vaccins, homéopathie, OGM, nucléaire… Depuis plusieurs années, les scientifiques qui tentent de produire sur ces sujets une information objective sont souvent qualifiés de « scientistes ». Récemment, le Pr Didier Raoult s’est élevé contre la « méthodologie scientifique », dont la stricte application contredit ses résultats sur l’hydroxychloroquine. À quel moment, au pays de Pasteur, le fait d’être « prosciences » est-il devenu suspect ? 

Yves Bréchet : J’ignore si l’on peut définir une date. La méfiance à l’égard du nucléaire par exemple n’est pas liée à l’arme atomique, car elle n’existait pas dans les années 1950… La perception du public de la technologie nucléaire n’a changé que plus tard, après les accidents de Tchernobyl et de Fukushima, dans la foulée de campagnes militantes qui ont donné à ces accidents graves une dimension de catastrophe internationale sans mesure avec la réalité des faits et des chiffres. Le problème de fond, c’est qu’on a oublié ce qu’était la démarche scientifique. Elle consiste à analyser, à décortiquer des faits jusqu’à ce qu’on parvienne, collectivement, à leur donner une interprétation rationnelle. Cette interprétation constitue un savoir momentané, qui pourra être remis en question, mais par des méthodes précises qui sont les méthodes scientifiques. Historiquement, ces procédés nous ont permis de nous libérer des croyances… Il a fallu lutter contre les religions révélées – et les attaques des créationnistes contre le darwinisme nous rappellent que ce combat n’est jamais définitivement gagné. Puis il a fallu lutter contre ces religions séculières que furent l’idéologie raciale nazie et la « génétique prolétarienne » communiste, qui ont tordu le réel pour qu’il épouse leur idéologie. Aujourd’hui, une troisième famille de religions les a remplacées, que j’appelle les religions « moutonnières » : elles s’appuient sur l’air du temps et prospèrent sur la disqualification de l’expertise scientifique et sur la multiplication de demi-savants de réseaux sociaux. L’idéologie verte, et son admiration mystique d’une nature bienveillante, est la plus prospère. D’autres donnent naissance aux multiples théories du complot qui font de la France le pays qui se méfie le plus des vaccins. 

Considérez-vous qu’aujourd’hui la science est dévoyée ?

Elle l’est par différents acteurs. Par les politiques, d’abord. Quand le gouvernement, pendant la crise du Covid, utilise la science comme un parapluie pour justifier l’organisation d’élections ou l’ouverture des écoles, il y a fondamentalement quelque chose qui ne va pas. La science donne des éléments de compréhension d’une situation afin d’aider les politiques à prendre une décision rationnelle. Les choix possibles sont multiples mais elle ne décide pas, elle n’a pas de légitimité politique pour décider. Laisser croire l’inverse est pervers, car toute mauvaise décision discréditera la science. Le deuxième dévoiement est lié aux scientifiques eux-mêmes, qui ne savent parfois pas résister à la tentation de survendre leurs résultats pour décrocher des financements. Mais les plus grands dévoiements de la science sont le fait, aujourd’hui, des adeptes de ces « religions moutonnières », qui l’utilisent pour justifier leurs croyances. 

La sociologie des sciences qui, dans la lignée de Bruno Latour, postule que le réel scientifique est sociologiquement construit par les chercheurs, a-t-elle nui à la crédibilité scientifique ?

Que la science soit le produit de la société qui la nourrit est une évidence. Mais prétendre en déduire, dans l’idéologie postmoderne, que les objets d’études scientifiques n’existent pas en dehors des scientifiques eux-mêmes et réfuter la distinction entre le vrai et le faux, c’est un sophisme qui a eu un étrange succès en France dans les trente dernières années et a causé un tort considérable à la culture scientifique de nos élites. Bruno Latour est le plus emblématique, mais quand Paul Feyerabend vous explique que la connaissance des astrologues est du même ordre que celle des astronomes, c’est de l’escroquerie intellectuelle ! 

Ce postmodernisme a transformé la science en objet politique en considérant qu’elle ne peut pas être détachée de ses applications, qui doivent être morales. 

C’est un contresens complet, qui joue sur cette distinction entre la science d’un côté, qui serait noble, et de l’autre, ses applications technologiques, qui seraient par définition impures. Que l’on cherche à comprendre pour comprendre ou à comprendre pour faire, la même méthodologie scientifique s’applique ! D’une certaine manière, on vit un retour de balancier. Pendant très longtemps, on a porté une image de la science infiniment bonne, dont toutes les applications ne faisaient qu’améliorer notre existence, tout aussi absurde que l’idéologie qui postule aujourd’hui que toute science est mauvaise dès lors qu’elle a des applications. La science n’est qu’une manière de comprendre le monde et de le maîtriser. Il ne faut pas lui demander de servir une morale ! 

La question des possibles conflits d’intérêts des scientifiques est omniprésente dans le débat public. Ne faut-il pas souhaiter une séparation totale entre le savoir et ses applications industrielles ?

Sous-jacent à cette illusoire séparation est le postulat que l’industrie est mauvaise par nature. À force de traquer le conflit d’intérêts, on finit par disqualifier toute espèce de compétence. La probabilité que quelqu’un qui connaît les vaccins ait travaillé avec l’industrie pharmaceutique est élevée, et l’inverse serait d’ailleurs inquiétant ! Mais au-delà de ce permanent procès d’intention envers les scientifiques, les tenants de ce discours ont une vision biaisée de ce qu’est la démarche scientifique. Peu importe d’où vient l’énoncé, à partir du moment où la méthode suivie permet collectivement de le valider ou de l’invalider. Ce bruit de fond permanent sur les conflits d’intérêts, essentiellement entretenu par les adeptes d’une écologie politique, installe un climat de suspicion désignant toute personne ne partageant pas leur vision idéologique d’une société anticapitaliste comme un pervers au service de l’industrie. Cette grille de lecture complotiste est ancienne mais n’avait jamais pris de telles proportions. Selon leur schéma de pensée, le grand cancérologue Maurice Tubiana, à l’origine de la réglementation contre le tabac (il a prouvé son rôle dans le développement du cancer du poumon), serait infréquentable puisqu’il a aussi travaillé pour l’Agence internationale de l’énergie atomique, qu’il était un défenseur du nucléaire et, circonstances aggravantes, était hostile au principe de précaution. 

La société a-t-elle abandonné ses défenses pour se protéger de ces dérives ?

À plusieurs niveaux. Par l’incroyable dégradation de l’enseignement, d’abord : l’école n’apprend plus à raisonner et l’enseignement des sciences s’est effondré. Le socle est vermoulu mais la tête l’est aussi : les structures qui nous gouvernent en France n’ont aucune culture scientifique, ce qui explique que nos dirigeants peuvent avaler n’importe quelle ânerie que leur servira un conseiller courtisan. Enfin, la dégradation est extrêmement grave au niveau des médias, qui traitent l’information scientifique comme un match de catch… Il y a quelque chose de profondément toxique dans ces attaques du rationalisme et de la science : la démarche rationnelle est par nature ce qui est partageable, parce que d’accord ou non, on met les choses sur la table et on les analyse. La conviction est, à l’inverse, non partageable : elle ne se remet jamais en question. Il est donc naturel que le rationalisme s’oppose aux convictions… Mais quand la conviction prétend s’arroger un droit de contrôle sur la démarche rationnelle, nous devons réagir. C’est un devoir de scientifique, c’est aussi un devoir de citoyen.

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