Confinement: plus light mais plus salé…

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Pour faire accepter un deuxième confinement moins nocif pour l’économie que le premier, mais créant davantage de sentiments d’injustice, le gouvernement explose les compteurs de la dépense et empile les aides millimétrées.

Le Premier ministre Jean Castex a détaillé jeudi l’allègement des restrictions du confinement. Il a reconnu que des « situations particulières » n’avaient pas été pleinement prises en considération, notamment chez les jeunes et les travailleurs précaires. Le ministre de l’Économie Bruno Le Maire a « changé totalement la donne » du Fonds de solidarité qui visait uniquement les très petites entreprises.

Entre le premier confinement et le deuxième, le gouvernement est passé du rôle de grossiste en aides publiques à celui d’orfèvre. Tel un bijoutier d’exception, il s’adapte désormais à toutes les situations individuelles, tentant d’apaiser les craintes d’inéquité. Ainsi, le reconfinement a beau être plus léger que le premier en termes de restrictions, et deux fois moins nocif pour l’activité (qui chute de 13 % par rapport à la normale, contre 30 % en avril), il n’en va pas de même pour les finances publiques. Bien au contraire.

Le déficit public dépassera sûrement 8 % en 2021, du fait du moindre rebond de la croissance et des nouvelles mesures de soutien, a expliqué le ministre des Comptes publics, Olivier Dussopt, mercredi au Sénat. En septembre, Bercy espérait encore le limiter à 6,7 %. « La dette publique atteindra probablement 120 % du PIB avant même la fin d’année », ajoute Christine Pirès Beaune, députée socialiste membre de la commission des Finances. Mi-novembre, le gouvernement espérait encore 117,5 % en 2020 et 116,2 % en 2021.

Car le filet de protection de l’État a des mailles de plus en plus fines. Des trous dans la raquette sont apparus ces derniers mois concernant les jeunes, les travailleurs précaires, et les entreprises de taille moyenne. Pour les deux premiers, une nouvelle aide de 900 euros par mois a été présentée jeudi par le Premier ministre Jean Castex. Elle sera versée à 400 000 personnes qui cumulaient petits boulots et chômage avant la crise, dont 70 000 jeunes. La garantie jeunes sera élargie de 100 000 à 200 000 jeunes, 20 000 jobs étudiants seront créés pour les décrocheurs, le budget des Crous sera doublé.

Élargissement. 

Côté entreprises, la première vague d’aides ciblait les petites et très petites, mais pas les moyennes, à cause de la limite à 50 salariés et du plafonnement des montants accordés. Au point qu’un petit restaurant avait plus de chances de survivre qu’un gros. « Nous changeons totalement la donne », a déclaré le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, mercredi sur France Inter. Les entreprises pourront désormais recevoir jusqu’à 100 000 euros chacune, quel que soit leur effectif. Du coup, le Fonds de solidarité explose. Lui qui coûtait déjà 6 milliards d’euros par mois à l’État dans ses modalités de début novembre, coûtera 1,6 milliard de plus par mois avec ce nouvel élargissement.

L’exécutif joue la carte du « ne laisser personne sur le carreau ». Jean Castex a remercié jeudi « toutes celles et ceux qui nous ont signalé tous ces cas individuels, toutes ces situations particulières que les dispositifs généraux jusqu’alors en place ne nous avaient pas permis de prendre en pleine considération ». Quitte à créer des « usines à gaz » en additionnant des dispositifs ultra-ciblés, critique Christine Pirès Beaune, qui aurait préféré un revenu universel pour tous les jeunes.

Pourquoi tant d’attentions, alors que l’économie est moins entravée qu’au premier confinement ? La première raison est économique : les entreprises et ménages les plus meurtris par le premier confinement risquent de sombrer lors du deuxième. « La deuxième vague, c’est la deuxième lame, donc ça peut être mortel, explique Eric Woerth, député LR et président de la commission des finances. C’est logique de faire passer la pilule avec des aides supplémentaires. On ne peut pas décider de tuer des pans entiers de l’économie, il faut être encore plus précis et encore plus aidant. »

La seconde raison est sociale. La révolte des commerçants devant la fermeture de leurs locaux illustre un sentiment d’injustice qui monte, avec des demandes d’équité beaucoup plus virulentes qu’au premier confinement. Car cette fois-ci, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. « L’ampleur des mesures prises pour préserver de la crise les fonctionnaires et les emplois privés contraste avec la faiblesse des efforts en direction des démunis, estime l’Observatoire des inégalités dans son rapport rendu jeudi. Au sommet de l’Etat, la détresse des jeunes et des familles n’est pas entendue. »

« L’acceptation sociale atteint ses limites », note Mathieu Plane, économiste à l’OFCE. Et le gouvernement, « à partir du moment où il décide de fermer des entreprises pour des raisons sanitaires, doit prendre en charge l’intégralité de leurs pertes » s’il veut que les contraintes soient respectées. « La cocotte-minute est en train de trembler, renchérit Christine Pirès Beaune. La crise sanitaire, les violences policières… Je ne sais pas si le couvercle va sauter. »

Rallonges. 

La solution ? Dépenser plus, donc. Les mesures annoncées ces derniers jours ne sont pas encore budgétées, les services de Bercy sont en train de les chiffrer. Elles viendront grossir l’enveloppe supplémentaire de 20 milliards d’euros déjà mise sur la table fin octobre pour couvrir le reconfinement. Les sénateurs ont, eux, tenté de rallonger la facture pour l’Etat de 2,5 milliards d’euros en votant mardi une dotation supplémentaire pour les collectivités locales.

Ce dernier mois, la prévision de déficit de la Sécurité sociale en 2021 s’est gonflée de 8 milliards d’euros, à 36 milliards, à cause des pertes d’emplois dans le privé et des exonérations de charges sur l’activité partielle.

« La question qui se pose est désormais celle du financement », alerte Eric Woerth. Certes, la France s’endette à des conditions très attrayantes. Mais « on ne peut pas avoir une dérive de cette importance sans qu’il y ait une route crédible tracée, prévient l’ancien ministre du Budget. Est-ce qu’on va léguer des monceaux de dette à nos enfants, ce qui serait irresponsable ? Quand on voit que l’on met trente ou quarante ans à la rembourser, que fera-t-on quand d’autres crises arriveront et nécessiteront l’usage de fonds publics ? On risque de s’affaiblir et de perdre en souveraineté à chaque crise. »

L’inquiétude est partagée par la Commission européenne et le Fonds monétaire international. S’ils donnent tous deux un blanc-seing à la France pour temporairement dépenser sans compter, ils viennent de l’exhorter à présenter dès maintenant une stratégie d’assainissement des finances publiques pour l’après-crise.

Ils attendront. Le gouvernement vient de nommer un groupe d’experts pour remettre un rapport sur la dette fin février, dont s’inspirera l’exécutif avant un débat parlementaire au printemps prochain, conditionné à l’évolution de la crise sanitaire.

Les élus de gauche, en tout cas, ne manquent pas d’idées : taxes exceptionnelles sur les hauts patrimoines, les hauts revenus et les bénéfices des grandes entreprises, report de la baisse de la taxe d’habitation pour les 20 % des ménages les plus aisés et de celle des impôts de production… Les sénateurs, ont, de leur côté, introduit au budget 2021 une taxe sur les assureurs et une autre sur les entreprises de la vente à distance.

Les restrictions sanitaires dureront encore plusieurs mois. La facture économique est loin d’être définitive. Le gouvernement pourra donc difficilement repousser le sujet ad vitam aeternam.

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