Allons-nous vers un régime autoritaire ? Et, pourquoi pas, vers une dictature ?

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Allons-nous vers un régime autoritaire ? Et, pourquoi pas, vers une dictature ? Il ne nous manquerait plus que cela. À en croire une partie des médias, la loi sur la sécurité, les rigueurs du confinement, le Conseil de défense souvent substitué au Conseil des ministres, l’exercice solitaire du pouvoir par le président de la République, tout cela irait dans le sens de la schlague.

Mais, en sens inverse, si l’on écoute l’homme de la rue ou son voisin de palier, ce serait plutôt l’inverse : indécision, contradictions, pagaille au sommet de l’État: tout irait dans le sens de la chienlit. Une fois encore, la perception des réalités n’est pas la même dans la classe politique et dans la population. Pis que cela : l’écart ne fait que grandir, et c’est peut-être bien cet écart qui est le fond du problème. D’un côté, demande de délibération, de participation ; de l’autre, demande d’autorité. Dénonçant les incohérences de l’administration française en plein délire réglementaire, Annika Joeres, correspondante du grand journal allemand Die Zeit, a parlé de la France comme d’un Absurdistan, et le mot a fait mouche.

Pour moi, l’image qui s’impose est plutôt celle qui a déjà servi en 1968 : celle du bateau ivre. On ne me fera pas croire qu’Emmanuel Macron est, en dépit de ses défauts, ou plutôt à cause d’eux, un apprenti dictateur. C’est un libéral qui exerce le pouvoir dans une conjoncture résolument antilibérale et qui apprend à ses dépens que placer l’économique au poste de commandement n’est ni toujours possible ni toujours souhaitable.

Car enfin, le fait est là : comparée à son voisin allemand, la France est un pays en train de perdre sur les deux tableaux. Sur celui de la pandémie, puisque celle-ci fait deux à trois fois plus de morts qu’outre-Rhin ; sur celui de l’économie, puisque le recul du PIB sera chez nous deux fois plus important qu’en Allemagne.

Mais, en raison de la gravité de la situation, qui nous entraîne droit vers un nouveau décrochage tous azimuts de la France, il serait trop facile, il serait fallacieux de faire porter toute la responsabilité sur le président de la République. D’abord parce qu’il a eu le courage, comme je l’ai dit, de changer son fusil d’épaule en déclarant que nous étions en guerre, doublement en guerre, sur le front du terrorisme et sur celui de la santé. Une drôle de guerre, en vérité – comme en 1939-1940, avant l’offensive allemande.

Mardi soir, le président a donné un calendrier de sortie progressive de la crise sanitaire. Souhaitons qu’avec la discipline de chacun il puisse être tenu jusqu’au bout. J’ajouterai qu’Emmanuel Macron s’efforce de maintenir en politique étrangère une ligne résolument gaullienne mais avec si peu de moyens – en Libye comme en Syrie, en Arménie comme en Afrique subsaharienne – que les résultats sont tantôt nuls, tantôt insuffisants. Ici, c’est l’Allemagne qui est sur la sellette ; si la France est, en politique intérieure, un Absurdistan, l’Allemagne est, en politique étrangère, une sorte d’Autruchistan.

Mais revenons à la France. Nous ne sortirons de la spirale descendante dans laquelle notre pays est engagé en tous domaines qu’à la condition que chacun assume sa part de responsabilité. Car enfin, si le pouvoir est souvent défaillant, l’opposition, elle, l’est presque toujours. Sa contribution dépasse rarement le cadre de la politique politicienne. Par exemple, faire la une sur une obscure subvention à un syndicat lycéen afin de déstabiliser Blanquer, un des ministres les plus fermes dans la tourmente, n’est pas à la hauteur de la situation.

En réalité, l’échéance présidentielle se rapprochant, la gauche s’apprête à sortir son éternel fusil à tirer dans les coins, la réforme institutionnelle, autrement dit la destruction de ce que de Gaulle nous a laissé de plus durable, à savoir le régime présidentiel. À cause, dit-elle, de la montée de l’autoritarisme. L’expérience historique montre que ce qui menace la liberté dans les périodes troubles n’est pas le renforcement du pouvoir, mais, au contraire, sa faiblesse. Cette faiblesse, elle porte le nom d’Albert Lebrun, en 1940, et de René Coty, en 1958 ; et il n’y aura pas toujours un de Gaulle pour redonner sa chance à la démocratie. Certes, l’opposition est dans son rôle en faisant obstacle aux excès d’autoritarisme de l’irrépressible Darmanin, en défendant la liberté de la presse et les droits de la défense, ou en dénonçant les abus de la police. Mais la nostalgie tenace du parlementarisme, c’est-à-dire du gouvernement d’assemblée, à gauche, mais aussi, parfois, à droite, est à contresens des besoins du moment. Si l’on veut, et il le faut, revaloriser le Parlement face au président de la République, la seule solution, comme l’a bien vu François Hollande dans un livre récent*, est la réforme de la Constitution dans un sens authentiquement présidentiel. La suppression du Premier ministre obligerait en effet le président à négocier directement avec le Parlement, qui recrouverait ainsi toute sa fonction de contrôle.

Mais c’est surtout le rôle du peuple qu’il convient de revaloriser. Tantôt indiscipliné jusqu’à l’anarchie, tantôt résigné jusqu’à la soumission, il n’a pas retrouvé, depuis le départ du général de Gaulle du pouvoir, en 1969, la place qui lui revient dans les institutions. Le référendum, identifié à de la nitroglycérine, est tombé en désuétude. La France est en train de devenir un agrégat inconstitué de communautés désunies. Pour qu’il redevienne une nation, c’est-à-dire un organisme vivant capable de volonté, il faut prendre le risque de s’appuyer sur lui. Nous ne sortirons pas de la terrible crise que nous traversons, crise de décroissance, crise d’identité, crise de confiance, sans lui redonner la parole.

* Répondre à la crise démocratique, Fayard-Terra Nova, 2019

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