Les perles gouvernementales…

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Les photos ont commencé à fleurir vendredi dernier sur les réseaux sociaux, et se sont répandues comme une traînée de poudre. Dans les quelque 700 magasins de l’enseigne Monoprix, des clients hilares ont pu se payer tout le week-end la tête du gouvernement, échangeant des regards entendus sous les grandes affiches accrochées entre les rayons : « Ceux qui ont pu penser que les déodorants n’étaient pas nécessaires ne doivent pas prendre le bus bien souvent. » Ou encore : « Une commission venant de conclure que l’eau, ça mouille, nous avons finalement le droit de vous vendre des parapluies. » Signé : « Votre équipe Monoprix ».

Loin d’être anecdotique, cette campagne choc (œuvre de l’agence DDB Paris, qui réalise aussi des campagnes pour… la Sécurité routière) cristallise le désarroi dans lequel la gestion chaotique du second confinement, décrété le 29 octobre, a plongé le pays, ballotté d’interdictions absurdes en injonctions contradictoires. En amorçant mardi soir la réouverture prochaine des commerces dits « non essentiels », Emmanuel Macron sera-t-il parvenu à enrayer la fronde qui gronde chez les petits commerçants, et menace de s’étendre aux Français les plus durement touchés par la crise, dont beaucoup perçoivent les mesures de restriction qui leur sont imposées comme injustes et technocratiques ? Les publicitaires de Monoprix, tous capteurs déployés, ont saisi le danger : une guerre « des petits contre les gros » risquerait d’éloigner les clients de leurs linéaires. Ils ont eu l’intuition du remède : aujourd’hui, taper sur le gouvernement est le plus sûr moyen de fédérer une communauté. « On en est là », confiait dimanche un parlementaire de la majorité « incapable », avouait-il, d’aller défendre les positions du gouvernement sur les marchés de sa circonscription. « Je ne peux pas faire de la pédagogie quand les mesures sont absurdes. J’ai mes limites… »

Réalisée par l’agence DDB Paris pour Monoprix, la campagne lancée le 20 novembre cible frontalement le gouvernement. © DDB Paris

Shadoks : depuis le 29 octobre, le gouvernement pompe.

De fait : depuis quatre semaines, les macronistes les plus fidèles se planquent derrière leurs masques, et le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal, contraint d’aller défendre à la télévision des mesures aussi aberrantes que la fermeture des coiffeurs mais le maintien des salons de toilettage pour chiens (dès lors qu’ils vendent aussi des croquettes), est au bord du supplice. « Comment faites-vous ? » lui glisse-t-on dans le couloir d’une radio, un matin. « Ah ! Ne m’en parlez pas ! On m’appelle la station d’épuration du gouvernement », glisse-t-il, mine épuisée, avant de rejoindre le studio pour expliquer que, oui, les Français pourront acheter un sapin de Noël chez leur fleuriste mais en aucun cas un bouquet d’hellébores. Pourquoi ? « Parce que », bredouille-t-il, englué malgré lui dans la logique de Shadoks dans laquelle le gouvernement semble s’être enfermé : attestations humiliantes, règle de 1 kilomètre injustifiable sur le plan sanitaire, fermeture de rayons « non essentiels » dans les supermarchés… Les Shadoks, êtres prudents jusqu’à l’obsession, pensaient qu’il vaut mieux pomper, même s’il ne se passe rien, plutôt que de risquer qu’il se passe quelque chose de pire en ne pompant pas. Et, depuis le 29 octobre, le gouvernement pompe.

La veille, pourtant, à la télévision, l’intervention d’Emmanuel Macron avait toute la solennité requise. Face à la résurgence soudaine de l’épidémie menaçant de submerger sous quinzaine les hôpitaux, le président annonçait, sans surprise et au grand soulagement des soignants, un « reconfinement » attendu, mais adapté pour tenir compte des enseignements de la première vague. « Nos enfants ne sauraient être privés durablement d’instruction », affirme-t-il alors, expliquant que, cette fois-ci, les écoles, collèges et lycées resteront ouverts, comme la plupart des entreprises. « L’économie ne doit ni s’arrêter ni s’effondrer. » Cependant, pour limiter la circulation dans les rues, « les commerces définis au printemps comme non essentiels resteront fermés ».

À Matignon, Jean Castex et le patron de la cellule interministérielle de crise, qui œuvrent main dans la main, pensent avoir réalisé un travail d’orfèvre : « On a repris la même liste de commerces autorisés qu’au mois de mars en prenant soin de laisser ouvert le commerce de gros pour alimenter l’ensemble des activités », confie un proche du Premier ministre. Mais, pour les professionnels, c’est la douche froide. Si elle avait été bien accueillie au printemps dans la terreur soudaine de l’épidémie, la mesure passe beaucoup moins bien sept mois plus tard alors que le port du masque s’est imposé partout et que des protocoles drastiques ont été mis en place.

« Il est ahurissant que personne, au gouvernement, n’ait anticipé ce changement de contexte », s’étonne la politologue Chloé Morin, ancienne conseillère à Matignon. Lorsque, le lendemain, la Fnac, « essentielle » car vendant des produits de téléphonie, annonce qu’elle demeurera ouverte, les libraires, qui s’étaient pourtant calfeutrés au mois de mars, hurlent à la « mise à mort »… Et activent aussitôt, dans les médias, leurs puissants relais d’opinion.

Dès le lendemain, une réunion convoquée en urgence entre les acteurs du secteur et les ministres de la Culture et de l’Économie acte… la fermeture, par souci d’« équité », des rayons culture de tous les hypermarchés pendant le confinement ! « Si on avait fait une exception pour les libraires, on aurait eu tous les vendeurs de vêtements, de chaussures dans la rue pour exiger la même chose », se justifie aujourd’hui une ministre… Las ! La date est à marquer d’une pierre blanche : un engrenage s’enclenche, qui ne s’arrêtera plus.

C’était délirant, le bordel total, kafkaïen, j’ai eu honte à ma France ce soir-là.

ma France ce soir-là. Le sociologue Christian Morel, auteur de plusieurs ouvrages sur les décisions absurdes, y voit un symbole, chez nos élites, d’une profonde « méconnaissance du terrain ». « Ils n’ont pas pensé que les grandes surfaces vendaient aussi des livres : ils n’y vont jamais ! Pour certains, le schéma global du commerce en France, c’est un samedi après-midi à la Fnac de la rue de Rennes. Mais, dans la semaine, en province, la plupart des magasins sont déserts… Ils se sont enfermés dans un piège. » Le jour même, les téléphones des différents ministères se mettent à crépiter, chaque fédération de petits commerces exigeant pour elle-même la même « équité ».

Dimanche matin, la décision de Jean Castex est arrêtée : pour éviter une fronde des 200 000 petits commerçants contraints à la fermeture, les produits « non essentiels » devront être interdits de vente partout. Mais quels sont-ils, ces produits ? Le maquillage en fait-il partie ? Et les verres, les biberons ? Une liste détaillée est promise pour le 2 novembre. La veille, un véritable psychodrame se joue à Matignon. « C’était délirant, le bordel total, kafkaïen, j’ai eu honte à ma France ce soir-là », confie un conseiller, qui avoue en faire encore des cauchemars.

Un autre déclare : « L’ensemble des ministères sont sortis de leur boîte pour qu’on ajoute des produits à la liste. Il y a eu jusqu’à minuit des débats incroyables sur le maquillage, le parfum, les sapins… » Compte tenu du délai serré, un décret étant attendu dès le lendemain matin, la cellule interministérielle de crise se résout à ne rien céder, jugeant plus « raisonnable » de s’en ternir à la liste du mois de mars, « déjà connue de tous ». Le cabinet de Jean Castex valide la décision. Le 2 novembre, la fameuse liste est publiée… Et les employés des centres commerciaux sont sommés de bâcher leurs linéaires.

L’incompréhension explose. « Les magasins m’appelaient pour savoir s’ils pouvaient vendre des tire-bouchons, des chaussettes », raconte le patron d’une grande enseigne, préférant rester anonyme tant les relations sont tendues avec l’exécutif. « Je n’avais jamais rien vécu d’aussi ubuesque ! » Et les couacs se multiplient. Dans un premier temps, les articles de puériculture étant autorisés à la vente, les boutiques spécialisées, comme Verbaudet ou Autour de bébé, ouvrent leurs portes au public. Outrage à la Santé, où les hauts fonctionnaires gardent un œil sur tout : « On a bien dit : aucun commerce ! » Un second décret précise, le 6 novembre, que les commerces visés par la fermeture dans le premier décret doivent rester clos. Les boutiques de poussettes referment, et les grandes surfaces doivent sceller les vêtements de taille supérieure à 3 ans – au-delà, ce n’est plus de la puériculture. Les coiffeurs et les esthéticiennes, y compris ceux intervenant à domicile, doivent poser ciseaux et onguents. Si les pressings restent ouverts pour permettre aux citadins de faire repasser leurs chemises, les couturiers sont bannis – il n’est pas indispensable de faire réparer sa braguette ou repriser un ourlet. On se passera également de vêtements, de chaussures – « non essentiels ». En revanche, et curieusement, certaines « professions » sont épargnées par le confinement : magnétiseurs, aromathérapeutes, kinésiologues, et même auriculothérapeutes (qui corrigent les « déséquilibres » en utilisant les « zones réflexes du pavillon de l’oreille ») continuent de recevoir leurs clients. « Nous avons consulté nos juristes : le texte ne nous l’interdit pas », affirme Brigitte Grimm-Laforest, magnétiseuse et présidente du Gnoma, groupement de médecines alternatives. Les horticulteurs, affolés de voir approcher la période des fêtes sans pouvoir vendre leurs sapins, obtiendront finalement une dérogation particulière, par décret. Mais pas les fabricants de décorations de Noël, qui restent bâchées dans de nombreuses enseignes… Pas dans toutes.

« Huit rouges, et les blanches pailletées ? Je vous les amène en caisse », s’empresse le vendeur d’un Carrefour de la banlieue parisienne, où les produits interdits, barrés d’un ruban de scène de crime, restent tous accessibles. Car le système imaginé par le gouvernement pour ménager les petits commerçants atteint de tels sommets dans l’absurde qu’il est aussitôt contourné. Le click and collect, qui consiste à passer commande sur Internet puis à venir retirer l’article en boutique, est autorisé partout, équité oblige ! « Vous me voyez dire à mes clients de faire leurs courses alimentaires, puis de sortir passer commande sur Internet depuis le parking avant de revenir chercher leurs jouets ? C’est à se frapper la tête contre les murs », peste le chef de rayon, qui assume, mouvement de menton rebelle, de s’asseoir sur la règle. Chez Bricorama, la semaine dernière, les rubans barrant l’accès aux articles de décoration décrétés « non essentiels » ont carrément été retirés. « On a reçu un mail de la maison mère. Ça suffit. On écoule ! »

« Les commerçants sont là pour commercer, il faut les comprendre », soupire le président du pôle international et Europe du Medef Bernard Spitz, resté sans voix devant « le choix d’un nivellement par le bas » fait par le gouvernement. « À force d’égaliser les pieds, on se retrouve par terre ! » Confrontés à l’arbitraire de certaines injonctions, les maires les plus disciplinés jettent l’éponge. L’édile LR de Vitré, Isabelle Le Callennec, avoue avoir autorisé son équipe de football à reprendre ses entraînements. « L’AS Vitré évolue en National 3, un championnat dans lequel jouent aussi les équipes de réserve des clubs professionnels qui ont, elles, le droit de s’entraîner. À la reprise du championnat, nous n’aurons évidemment pas le même niveau que nos adversaires ! »

En voulant justifier des décisions absurdes, le gouvernement s’enferre.

Face à ces milliers de micro-actes de rébellion qui sapent son autorité comme autant de piqûres d’épingle, le gouvernement se tend. « Les règles sont quasiment les mêmes qu’au mois de mars, mais nous n’avions pas anticipé ce changement de rapport au virus », avoue un proche de Bruno Le Maire. Le 13 novembre, au lendemain d’un sondage indiquant que 60 % des Français avaient déjà enfreint les règles du confinement, le ministre de l’Intérieur annonce, martial, un renforcement des contrôles : plus de 190 000 PV seront dressés entre le 30 octobre et le 21 novembre inclus. Une « erreur de perception », selon Christian Morel, qui conduit à de nouvelles décisions absurdes. « Ce sondage donne une image biaisée de la réalité. Les gens qui ont enfreint la règle, le plus souvent, sont simplement sortis deux heures au lieu d’une ou ont fait un tour en forêt à trois kilomètres de chez eux. Mais, en dehors de la période estivale, durant laquelle nos dirigeants aussi se sont relâchés, ils se montrent disciplinés ! Comme souvent, les décisions sont prises en fonction de l’idée préconçue que se font nos politiques, persuadés que les Français seraient rebelles à l’autorité… Cet a priori a conduit à faire une réglementation excessive. Une décision peut sembler rationnelle, mais, si elle s’appuie sur des a priori nés de la méconnaissance du terrain, alors elle sera absurde. En voulant tout de même les justifier, le gouvernement s’enferre… »

Une législation devenue folle

« Quand on regarde le détail de ce que signifie cette répression policière, mais c’est dingue ! » Monté au front dès le premier jour, sabre au clair, pour défendre les libraires, l’écrivain Alexandre Jardin fulmine. «  Ces autorisations de sortie, c’est une pantomime ! Tout le monde en a de fausses et tout le monde le sait ! Mais la bureaucratie désinhibée se lâche. Aucune leçon n’a été tirée du fiasco du printemps. Aucun patron d’ARS n’a été viré, l’homme qui a raté le déconfinement a été promu… » Et, faute de parvenir à gérer la pandémie, « on verbalise les libraires qui ont mal installé leur table sur le trottoir pour le click and collect. » Le journal allemand Die Zeit sera le premier, le 12 novembre, à mettre des mots sur ce sentiment diffus, étrillant la gestion « catastrophique » de la crise par des autorités françaises ayant transformé le pays en un « Absurdistan autoritaire », où le nombre de morts par million d’habitants, en dépit des restrictions imposées, reste quatre fois supérieur à l’Allemagne, et plus élevé qu’en Suède.

« On s’attend depuis des mois à une reprise de l’épidémie », souligne Chloé Morin. « Il aurait fallu envisager plusieurs scénarios et prévoir les plans correspondants. Je ne m’explique pas pourquoi rien n’a été fait. » Au sein de la majorité, ils sont maintenant plusieurs à le reconnaître : « Nous échouons par impuissance de l’État à dompter le Léviathan administratif qui, faute de volonté politique ferme, gonfle et occupe tout l’espace », grince une députée LREM, exaspérée des blocages « absurdes » imposés par une législation « devenue folle. » Ainsi, aucune étude n’a encore été achevée sur le territoire français pour déterminer les lieux où les malades se contaminent, la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) ayant pendant des mois refusé que soient transmises aux chercheurs les informations sur les patients et leurs données de santé. L’isolement est mal appliqué ? Le Conseil constitutionnel a considéré en mai que le rendre obligatoire, même pour une dizaine de jours, relevait de la « détention » et que cette atteinte aux libertés était « disproportionnée ». Jusqu’aux étrangers, dont certains fichés S, qui ne sont plus expulsés : le test PCR exigé par leur pays d’origine ne peut leur être imposé, au nom du droit fondamental à refuser un acte médical. « L’absurdité, c’est ça : on n’a pas le droit de vous obliger à mettre en coton-tige dans le nez, mais on peut vous priver de votre liberté de circulation, de commerce, de culte… C’est hallucinant », tempête le député (Agir) Olivier Becht, qui vient de déposer une proposition de loi visant à rouvrir le débat sur l’isolement. « Est-il plus liberticide de dire à des personnes malades et contagieuses de s’isoler sept à dix jours ou de priver l’ensemble de la population de ses libertés ? À un moment, il faut revenir sur Terre. Et qu’on ne vienne pas me parler d’éthique ! La population entière est confinée vingt-trois heures par jour, est-ce qu’un juge s’est prononcé là-dessus ? On est le seul pays au monde à se poser ce type de questions ! »

Peut-être. Mais la France est aussi l’un des seuls pays, rappelle Christian Morel, à faire planer sur ses dirigeants la menace de poursuites pénales associées à la lutte contre la pandémie. Près d’une centaine de plaintes ont été déposées contre des membres du gouvernement concernant leur gestion de la crise sanitaire, et la Cour de justice de la République a ouvert une enquête visant l’ancien Premier ministre Édouard Philippe, Agnès Buzyn, son successeur à la Santé Olivier Véran… « Cette épée de Damoclès est dévastatrice, insiste le sociologue, et elle entraîne sans aucun doute un excès de précautions. La règle du 1 kilomètre vient de là : un juge pourrait estimer, en cas d’aggravation de l’épidémie, que le gouvernement n’a pas été assez strict. Cela explique également les précautions excessives prises dans les écoles, les interminables débats sur les jauges de 4, 8 ou 10 m2 dans les commerces… Cela rend aussi les retours d’expérience insincères : comment le Premier ministre peut-il s’exprimer librement devant une commission d’enquête alors que ses propos, au pénal, pourront être retournés contre lui ? » Ces excès de précautions imprègnent toute l’administration, qui s’attache, sur le terrain, à appliquer les normes les plus contraignantes, de la façon la plus stricte. Au risque – car cette rigidité fait éclore l’absurde – d’aboutir à des effets strictement inverses de ceux souhaités.

Les ouvriers s’entassent à dix dans leur camion. Bravo ! C’est pensé !

Laurent Duc, président de la branche hôtelière à l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie (Umih), a frisé l’ulcère en écoutant Jean Castex annoncer les modalités du nouveau confinement. « On a laissé les hôtels ouverts, mais en fermant leurs restaurants ! Qu’on m’explique la différence avec les casernes, les cantines, les restaurants d’entreprise ? Le Premier ministre a dit d’utiliser le room service. Mais il ne connaît que les cinq étoiles ! Il n’y a pas de room service dans les Etap hôtels ! On va appeler Deliveroo pour qu’ils livrent au troisième ? » Dans les campagnes, la fermeture des restaurants routiers et ouvriers fait aussi hurler. « En plein hiver, les types d’EDF ou du bâtiment vont s’entasser à dix dans leur camion pour manger leur sandwich ? Bravo ! C’est pensé ! » À l’approche de décembre, la même hyperprécaution encadre les stations de ski, qui ont ouvert en Suisse, de l’autre côté de la frontière. Il y a déjà quatre week-ends « avec un protocole renforcé », précise Simon Wiget, directeur de Verbier Tourisme. « Les masques sont obligatoires sur les remontées mécaniques et nous avons tracé des files avec le même protocole que dans les transports publics. Les restaurants vont probablement rouvrir en décembre, avec des mesures très strictes : depuis quelque temps déjà, les clients doivent télécharger une application de traçage pour entrer. » À 25 kilomètres de là, en France, où les stations se sont préparées à l’identique mais redoutent de ne pas pouvoir ouvrir pour les fêtes, la solution paraît « inenvisageable », a tranché le gouvernement lorsque le président du conseil scientifique, Jean-François Delfraissy, a suggéré de rendre obligatoire le téléchargement de l’application Tous Anti-Covid pour entrer dans les restaurants… La Cnil (encore) a évoqué une impasse juridique, le téléchargement devant absolument demeurer volontaire. Fermez le ban.

« Si elle devenait obligatoire, de toute façon, les Français pousseraient des cris d’orfraie », râle un membre du gouvernement, la mine sombre. Ce n’est pas le moindre des paradoxes, dans cet Absurdistan devenu quasiment structurel : « Il y a une passion française pour la règle qui remonte à plusieurs siècles », sourit Christian Morel. « Ma thèse est que ça vient de Descartes et de notre rationalisme à la française : nos autorités considèrent qu’il n’y a pas d’effet sans cause. Partant, si l’on examine toutes les causes, il suffira de les encadrer par des règles pour résoudre le problème. » Notre propension collective à la critique permanente puiserait à la même source : si chaque cause est identifiable, alors les coupables le sont aussi… Et le coupable – règle d’airain – restera toujours l’autre.

Perle : les timbres des libraires
Pour apaiser les tensions avec les libraires, l’État s’est engagé à prendre en charge leurs frais d’envois pendant toute la durée du confinement. Simple ? Pas vraiment ! La mesure ne pouvant concerner que les livres neufs, les professionnels, qui disposent à La Poste d’un guichet spécial, doivent conserver chaque facturette associée à celle de l’ouvrage vendu. Les liasses devront ensuite être envoyées à l’Agence de Services et de Paiement, qui devra contrôler chaque déclaration avant de procéder au remboursement. Et ses fonctionnaires risquent d’être débordés : les Français, pour ce deuxième confinement, se sont rués sur les sites des libraires. Selon GfK, les ventes totales de livres ont plongé de 41 % lors de la deuxième semaine du confinement (la chute avait été de 64 % au mois de mars) alors que presque aucune vente ne passe par les grandes surfaces. Comme les ventes du click and collect ne seront pas déduites des aides accordées aux libraires, certains boucleront donc l’année avec un chiffre d’affaires largement supérieur à celui de l’année dernière. Un soulagement !

Antoine Flahault : « Le gouvernement a accompagné les efforts des Français »
Et si les Français avaient eux-mêmes pris la décision de se confiner ? C’est la thèse que défend l’épidémiologiste et professeur de santé publique suisse Antoine Flahault, qui s’est penché sur les données de mobilité disponibles dans différents pays. « On observe un décrochage de la mobilité des Français deux semaines avant le couvre-feu : pressentant que la situation s’aggravait, une partie significative de la population a réduit d’elle-même ses déplacements, ce qui explique que la courbe a décroché rapidement après le début du confinement. On observe le même mouvement en Irlande. » Pour lui, les politiques ont suivi la population, et pas l’inverse : « On a une vision romantique de la décision politique, comme s’il s’agissait d’imposer des décisions que le peuple n’aurait pas anticipées. En réalité, dès la mi-octobre, les citoyens ont commencé à reprocher au gouvernement de ne pas avoir pris de mesures assez strictes. Un gouvernement démocrate est là pour répondre à l’attente, telle qu’il la perçoit, de ses concitoyens… Et c’est ce qui s’est passé. »

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