La valise oubliée.

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Elle s’appelait Margarete Wagner, son amoureux Ignaz Hain. Ils étaient nés tous les deux à Francfort-sur-le-Main au début du XXe siècle. Elle portait un nom on ne peut plus allemand et glorieux, c’était une « aryenne » ; il était juif. C’est le Corriere della Sera qui raconte leur histoire après la découverte toute récente d’une valise oubliée, pleine de lettres et documents ; l’article est illustré par une photo du couple en promenade : il la tient par le coude en souriant, elle regarde dans le vide, gravement. Ils sont jeunes. Pour échapper aux lois nazies, ils ont trouvé refuge dans le nord de l’Italie avant le début de la guerre, mais en 1940 Ignaz est arrêté à Milan et envoyé dans un camp d’internement dans les Abruzzes, à côté de Civitella del Tronto. Margarete décide de le suivre. Sait-elle où le destin les emmène ? Civitella est un des plus jolis bourgs d’Italie centrale, pas loin du massif du Gran Sasso, accroché sur une colline et épousant ses contours. Il y a quatre-vingts ans c’était un territoire âpre, austère et rural, encore plus enclavé qu’aujourd’hui, le bout du monde pour deux exilés. Comment a-t-elle fait pour rejoindre son amant ? On ne le saura jamais, mais elle s’est bien débrouillée ; elle devait savoir affronter les situations difficiles. Parlait-elle un peu italien ? Dans les documents retrouvés, plusieurs autorisations sont accordées à Ignaz pour des sorties de deux ou trois jours. Le podestà de la ville lui permettait de rejoindre Margarete dans un appartement ; il certifiait aussi – ce qui n’est pas sûr – qu’ils étaient légalement mariés. Pendant le fascisme, les podestà étaient des maires tout-puissants, ils dépendaient du pouvoir central, n’étaient pas élus mais désignés pour leur fidélité au régime. On connaît le nom de cet homme qui, en dépit de son appartenance au parti, paraît avoir été aussi providentiel que possible, il s’appelait Guido Scesi et sa femme, Nina. C’est chez eux, disparus depuis longtemps, que leurs descendants ont retrouvé la valise des deux Allemands en fuite. Au moment où meurent les témoins de ces années terribles, où le nom de tant de personnes broyées par les totalitarismes s’efface des mémoires, le relais semble pris par ces papiers et lettres que l’on retrouve par hasard dans les cagibis de vieilles maisons et qui permettent aux archivistes et aux chercheurs de reconstruire les destins d’hommes et de femmes ordinaires. Je dis « ordinaires » comme tout le monde, mais c’est un adjectif injuste et inapproprié, un cliché. Ni Margarete Wagner ni Ignaz Hain n’étaient des êtres ordinaires.

Pendant trois ans et quelques mois, la vie a dû s’organiser tant bien que mal pour eux à Civitella. Il y fait très froid l’hiver, le glacier le plus méridional d’Europe n’est pas loin ; en revanche la nourriture ne devait pas manquer comme dans les grandes villes. Avaient-ils un peu d’argent ? Comment communiquaient-ils pendant les longues semaines d’attente entre les rencontres permises par le podestà ? Que savaient-ils du déroulement de la guerre ? En 1944, la situation des Juifs se durcit en Italie. Le pays est occupé par les nazis, les internés du camp sont déportés vers un centre de tri et puis embarqués dans les trains en direction des camps d’extermination. En mars 1945, quand la défaite du Reich est acquise, Ignaz, qui est d’abord passé par Auschwitz, meurt d’épuisement à Mauthausen. Il n’a pas pu le savoir, mais Margarete était morte seule deux mois auparavant dans un hôpital sur la côte adriatique. Un acte l’atteste : elle avait 37 ans. Qui l’avait admise là et pourquoi ? On ne le saura pas non plus. Mais un villageois, disparu depuis des années, avait dit à ses enfants, lesquels l’avaient ensuite raconté à leurs propres enfants, qu’elle avait hurlé et couru longtemps derrière le camion des déportés.

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