Irréversible évolution…

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Bien sûr, le covid fait des ravages dans les rangs des personnes les plus âgées et, lorsque cette pandémie aura passé, elle laissera bien des petits-enfants sans grands-parents. Mais c’est normal que les générations se succèdent, normal aussi que la première confrontation des jeunes avec la camarde concerne papy ou mamy. La tristesse est de mise, pas la révolte !

Le propos n’est donc pas celui-là et relève plutôt de l’analyse des données démographiques, elles qui, mieux que toutes autres, permettent de prédire l’avenir. À première vue, rien n’autorise à en déduire la disparition prochaine des grands-parents, puisque l’espérance de vie augmente et se situe désormais à 81.9 ans pour les hommes et à 85,6 ans pour les femmes, contre 76,8 et 82,5 vingt ans auparavant. Trop de gens pensent que ce n’est pas une aubaine, car les années gagnées sur la mort seraient de piètre qualité. C’est faux dès lors que l’espérance de vie en bonne santé s’est aussi améliorée de deux ans et demi en vingt ans, selon l’Observatoire suisse de la santé, pour s’établir à 78.7 ans pour les hommes et à 79,5 ans pour les femmes.

C’est l’évolution…

Le danger pour le noble statut de grands-parents ne vient donc pas de la fin de l’existence mais de son début : l’âge au moment de la procréation ne cesse d’augmenter. Les mères ont désormais leur premier enfant à 32,6 ans, contre 27,8 ans en 1999, et les pères à 35,3 ans. Dès lors, le calcul est simple : une jeune maman actuelle sera grand-mère à 66 ans, contre 56 ans il y a vingt ans. S’il s’agit d’un jeune homme qui engendre un fils, alors il sera aïeul vers 70 ans, ce qui lui laisse peu d’années pour exercer l’art d’être grand-père, en particulier auprès des cadets. Et il suffit que la tendance perdure, y compris grâce à la congélation d’ovocytes, pour que les grands-parents disparaissent peu ou prou, sans avoir eu le temps de profiter de leurs petits-enfants ni disposer du reste d’énergie nécessaire à un véritable échange avec eux. Je doute que les jeunes couples pensent à tout cela au moment de retarder encore et encore le moment de faire le pas.

Où est le problème ? diront certains, car s’il est dramatique d’être privé de parents, il est évidemment possible de se passer de grands-parents. Pourtant, ce n’est pas anodin que les adolescents puissent trouver un réconfort affectif ailleurs que dans le cercle étroit de leur foyer, à une époque où le champ des relations se restreint et où les attachements se font virtuels et passagers. Sans compter que les grands-parents apportent un soulagement bienvenu dans une vie moderne où l’activité professionnelle des deux parents exige l’assistance de personnes de confiance en cas de maladie, d’imprévus, de surcharge. Les statistiques montrent que 45% des grands-mères et 33% des grands-pères s’occupent de leurs petits-enfants au moins une fois par semaine, ce qui peut représenter jusqu’à 20 heures hebdomadaires.

Outre ces aspects matériels, cette tendance viendrait rompre un processus de transmission important, voire indispensable. Quand les grands-parents parlent de leurs propres aïeux, plus d’un siècle d’histoire remonte à la surface au gré des discussions et des récits (ce vendredi 20 novembre, mon père aurait 100 ans). Les jeunes touchent alors à une autre époque, ils comprennent que tel événement qui leur semble relever de l’Histoire concerne en réalité leur proche famille. La mémoire qui en résulte est plus intense, plus incarnée, plus vive.

Que trois générations (au moins) coexistent permet à chacune d’elles de s’approprier le passé et l’avenir, de se sentir appartenir à une chaîne, de donner un sens à la destinée, de comprendre la façon dont s’exécute l’immortalité. Pour le vieillard, retrouver les contours de son visage dans ceux de son petit-fils, c’est mieux tolérer sa finitude puisqu’elle n’en est plus une. Pour la petite-fille, se reconnaître dans les traits de caractère de son aïeule, c’est percevoir d’où elle vient et accepter où elle va, en s’ancrant dans ses racines.

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