Le 11 novembre…

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Il y a 100 ans, l’histoire de l’enterrement du Soldat inconnu.

L’hécatombe de la Première Guerre mondiale, par son ampleur, exigeait un hommage inédit. Afin d’honorer ces millions de morts, la République française a décidé d’ériger l’un d’entre eux, anonyme, en exemple, deux ans après la fin du conflit.

Un brouillard glacé enveloppe la capitale, en cette triste matinée du 11 novembre 1920. Sur la place Denfert-Rochereau, dominée par le Lion de Bartholdi, deux chars funèbres s’apprêtent à s’ébranler. La foule qui les entoure est aussi dense que son silence est impressionnant. L’un des deux est surmonté d’une sorte de belvédère où trône une châsse dorée. L’autre, plus austère, a été ménagé sur la prolonge d’un canon de 155.

Drapé de tricolore, un haut catafalque en forme de pain de sucre y porte un cercueil. Car, au deuxième anniversaire de l’armistice, la IIIe République a souhaité associer dans une même apothéose le cinquantenaire de sa fondation. Le “reliquaire” vitré contient le cœur de Léon Gambetta, « l’organisateur de la défense », en 1870. Le cercueil est celui d’un héros anonyme, tombé au champ d’honneur durant le récent conflit…

Quatre ans plus tôt, le 26 novembre 1916, au mitan des combats, François Simon, président du Souvenir français de Rennes, proposait déjà d’« ouvrir les portes du Panthéon à l’un des combattants ignorés morts bravement pour la patrie ». La paix restaurée, la fièvre retombée, les Français découvrent l’étendue de la guerre : près d’un million et demi de morts, quatre millions de blessés… La plupart des morts, atrocement déchiquetés, méconnaissables, ont été entassés dans d’immenses ossuaires, quand ils n’ont pas été abandonnés sur les champs de bataille.

L’idée de représenter ces martyrs innombrables par l’un d’entre eux, enterré solennellement au cœur de Paris, sera reprise par Maurice Maunoury, député Gauche républicaine démocratique d’Eure-et-Loir, futur ministre de l’Intérieur. Cependant, le 14 juillet 1919, lors de la fête de la Victoire, ce n’est encore qu’un cénotaphe vide que l’on installe au sommet des Champs-Élysées, frappé de l’inscription “Aux morts pour la patrie”.

Quelques mois plus tard, André Paisant, élu Gauche républicaine démocratique de l’Oise, fait adopter par la Chambre une proposition de loi visant à inhumer au Panthéon un « soldat inconnu ». Ainsi, la France « ferait entrer dans la gloire les déshérités de la mort, elle dresserait à jamais, dans les siècles futurs, l’image du citoyen tombé pour la patrie ». Cette initiative, relayée par la presse, reçoit l’adhésion de nombreuses personnalités, comme ce héros de la Marne couvert de décorations, devenu président des Scouts de France, le général Louis Ernest de Maud’huy. Celui-ci déclare : « Le poilu anonyme, c’est lui qui a mérité la plus sûre récompense puis qu’il a donné sa vie sans même que son nom soit connu. C’est lui qui a sauvé la France dans bien des cas. »

Un canon de 155 porte le catafalque tricolore qui couvre le héros anonyme symbolisant tous les morts de la grande guerre.

Mais le gouvernement garde le silence. L’année 1920 est celle du 50e anniversaire de la République, et le régime cherche à alimenter la ferveur patriotique. La victoire de 1918 doit apparaître comme l’accomplissement des desseins des pères fondateurs, en particulier de Léon Gambetta, celui qui s’est levé au lendemain de la chute de Napoléon III. Aussi est-il prévu, le 11 novembre 1920, de transférer le cœur du tribun au Panthéon.

Cette décision du gouvernement réveille les tensions politiques, gommées par les nécessités de l’Union sacrée. Le 25 octobre, Léon Bailby, directeur du quotidien l’Intransigeant, lance un avertissement : « On s’est battu les flancs pour inventer un symbole propre à grouper les diverses classes de la population dans un sentiment commun. Ce n’est pas le transport du cœur de Gambetta qui saura réaliser ce but. » Et il ajoute : « Il en est encore temps […], associez à la fête de la République la mémoire, le dévouement, le sacrifice obscur mais innombrable de nos grands morts. »

D’autres quotidiens renchérissent, tel Georges Montorgueil dans le Temps du 29 octobre : « Entre le Quatre-Septembre et le Onze-Novembre, il y a ce lien : le serment fait en 1870, sur l’autel de la patrie. De celui qui a fait ce serment on honore le cœur ; mais celui qui l’a tenu, et qui dort, marié à l’argile et ceint d’elle, sera-t-il absent de ces pompes ? »

Encore plus clairement, le 31 octobre, l’ancien combattant et écrivain nationaliste Binet-Valmer, président de la Ligue des chefs de section, adresse, dans le Journal, à Alexandre Millerand, tout récent président de la République, successeur de Paul Deschanel, une lettre ouverte lourde de menaces : « Croyez-vous qu’un seul d’entre nous accompagnerait un cortège où l’on n’a pas donné sa place à celui qui est mort solitaire et qui se défait dans la solitude, là-bas, où nous avons risqué volontairement le même sort ? […] nous ne serons pas là, nous les vainqueurs, le 11 novembre 1920, si le Soldat inconnu n’est pas notre chef de file. »

Afin de calmer les esprits, le nouveau président du Conseil, Georges Leygues, ancien ministre de la Marine, réagit juste à temps. Le 8 novembre, les députés et les sénateurs, réunis en session extraordinaire, votent à l’unanimité « la translation et l’inhumation des restes d’un soldat français non identifié ». Si le cœur de Gambetta demeurera au Panthéon, le Soldat inconnu ira reposer sous les voûtes de l’Arc de Triomphe. « Fût-il le plus humble des citoyens, ouvrier ou patron, paysan ou bourgeois, illettré ou savant, patricien ou plébéien, qu’importe, pour tous il sera le plus grand », souligne le rapporteur du projet, le député de droite Georges Maurisson.

Des bières contiennent les cendres des combattants de huit secteurs.

Deux jours plus tard, huit bières anonymes sont alignées sur deux colonnes dans une casemate souterraine de la citadelle de Verdun, aménagée en chapelle ardente. Elles contiennent les cendres de huit combattants « dont l’identité comme française est certaine, mais dont l’identité personnelle n’a pu être établie ». Ils proviennent de huit secteurs du front particulièrement meurtriers : Flandres, Artois, Somme, Île-de-France, Chemin de Dames, Champagne, Verdun, Lorraine.

Il est 4 heures de l’après-midi quand l’ancien ministre des Colonies devenu celui des Pensions, Primes et Allocations de guerre, André Maginot, s’avance vers un jeune soldat du 132e régiment d’infanterie qui assure la garde d’honneur. Âgé de 21 ans, le Normand Auguste Thin, commis épicier dans le civil, pupille de la nation et engagé volontaire, a été gazé au cours de la contre-attaque en Champagne. Le ministre lui tend un bouquet d’œillets blancs et rouges : « Celui que vous choisirez sera le Soldat inconnu, que le peuple de France accompagnera demain sous l’Arc de Triomphe. »

Auguste Thin se souviendra : « Il me vint une pensée simple. J’appartiens au 6e corps. En additionnant les chiffres de mon régiment, le 132, c’est également le chiffre 6 que je retiens. Ma décision est prise : ce sera le 6e cercueil que je rencontrerai. »

Conduit par train à Paris, le Soldat inconnu va dominer les célébrations du lendemain, 11 novembre, éclipsant la « relique politicienne » de Gambetta, selon le mot de Charles Maurras dans son journal, l’Action française. À gauche, le socialiste Paul Faure, rédacteur en chef du Populaire, associe dans une égale réprobation, « la mascarade ridicule du cœur de Gambetta qu’on s’avise, après un demi-siècle, de transporter au Panthéon » et « celle, odieuse, de la translation de la dépouille d’un poilu inconnu, sur le cercueil de qui nos politiciens, prolongateurs de guerre […] vont battre monnaie et rechercher une réclame tapageuse et malsaine. »

Au Panthéon, une « cérémonie glaciale dans une église sans Dieu »

À 9 heures 15, le cortège prend la direction de l’Observatoire et du boulevard Saint-Michel, précédé d’une houle de drapeaux émergeant de la brume, au milieu d’une foule silencieuse. Il remonte ensuite la rue Soufflot, ponctuée de torchères aux armes des villes d’Alsace et de Lorraine. Au Panthéon se déroule ensuite une « cérémonie glaciale dans une église sans Dieu », comme la décrit le quotidien la Croix . Le président de la République, chargé de prononcer l’éloge, salue au passage le « Soldat inconnu, représentant anonyme et triomphal de la foule héroïque des poilus ».

Par le boulevard Saint-Germain et la place de la Concorde, la procession – où les autorités civiles et militaires, maréchaux et ministres marchent à pied -, gagne enfin les Champs-Élysées, noirs d’une masse humaine à la fois enthousiaste et recueillie. Il est midi moins dix lorsque le cercueil de l’illustre inconnu est déposé sous la voûte principale de l’Arc de Triomphe, voulu par Napoléon Ier pour célébrer Austerlitz et les exploits de la Grande Armée. Mgr Roland-Gosselin, ancien aumônier de la marine et vicaire capitulaire de Paris, prononce une bénédiction. Les clairons sonnent Au champ, puis retentit, une dernière fois, la Marseillaise

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