Qui a peur pour le père Noël ?

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Un petit garçon de ma connaissance, qui depuis la rentrée entend parler du reconfinement, de la fermeture des commerces non essentiels, des risques encourus par les fêtes de fin d’année, est très préoccupé : « Comment va faire le père Noël si les magasins de jouets ne peuvent pas ouvrir ? »

Il a posé la question d’un ton anxieux. Ses parents lui ont dit de ne pas s’inquiéter et ses grands frères ont ricané. Pas de quoi le rassurer. Depuis il écoute les infos en essayant de se concentrer ; il entend dire à longueur de journée qu’il « faut sauver Noël », quitte à tout refermer après ; il voit des hommes en costume-cravate, masqués de noir ou de bleu qui viennent parler pour dire avec sévérité « qu’il ne faudra pas faire n’importe quoi » ou, d’un air entendu, « qu’on pourra peut-être, avec prudence, espérer se retrouver en famille ». Sans se soucier d’être répétitifs, tous les journaux télévisés insistent sur le fait que « Noël sera différent cette année ».

Bref, il a compris que le père Noël est le sujet d’inquiétude principal et obsessionnel de tous les habitants du pays dans lequel il est né et dans lequel il devra très probablement vivre. Quand il sera grand, il lira j’espère le livre que l’historien Jean Delumeau a consacré à La Peur en Occident en s’appuyant non seulement sur les documents d’archives, mais aussi sur l’iconographie et la littérature. Il y trouvera la description des grandes terreurs collectives qui ont induit, à des époques différentes et à des stades de civilisation différents, des comportements humains similaires. La peur des invasions, des maladies, des loups, de la famine, des maléfices, de la mer, des Turcs, de l’enfer… ont assombri l’existence de nos ancêtres pendant des siècles. Les pages consacrées aux épidémies sont les plus frappantes pour le lecteur d’aujourd’hui parce qu’il y reconnaît avec précision, étape après étape, ce qu’on est en train de vivre. Un déni fanfaron précède la résignation ; la peur s’infiltre sournoisement et paralyse la vie quotidienne ; l’abattement guette certains alors que d’autres affichent une insouciance forcée et rigolarde ; des tentatives d’organisation pour maîtriser la crise se succèdent. Mais plus que tout, ce sont les allers et retours de toute épidémie qui déstructurent les rythmes habituels et empêchent de se projeter dans un avenir proche. Personne n’est plus maître de son temps : il est scandé par une entité étrangère, indifférente et fantasque.

Le désordre ambiant est encore accentué par la cocasserie de certaines situations. Avez-vous suivi le feuilleton des sapins de Noël dont l’autorisation de commercialisation n’est pas (encore) arrivée ? Les pétitions des éleveurs de conifères, les lamentations des revendeurs dont c’était un revenu assuré ? Et en parallèle, le refus méprisant de certains maires écolos traitant l’arbre sacré « d’arbre mort » qu’il faut bannir des centres-villes parce qu’il « ne correspond plus à l’idée de végétalisation » ? En tout cas, avec la meilleure bonne volonté, la raison pour laquelle les sapins pourraient favoriser la propagation du virus nous échappe toujours.

Pour laisser filer ce temps mauvais, la solution consiste sans doute à se focaliser sur les réveillons et à canaliser les peurs les plus vagues de l’avenir sur l’absence de fête traditionnelle à la fin de l’année. Dans son introduction, Jean Delumeau était formel et lumineux : « Parce qu’il est impossible de conserver un équilibre interne en affrontant longtemps une angoisse flottante, infinie et inépuisable, il est nécessaire à l’homme de la transformer et de la fragmenter en des peurs précises de quelque chose ou de quelqu’un. »

PS pour le petit garçon de mon cœur : ne t’inquiète pas trop, mais un peu quand même.

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