Les épidémies …

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« La Peste dans une cité antique », Tableau de Michael Sweerts (1652-54), Musée d’Art du comté de Los Angeles

La mémoire historique a ceci de magnifique qu’elle révèle les permanences. À l’heure où la deuxième vague de la pandémie atteint le moral des Suisses, ou certains cèdent à la panique quand d’autres banalisent gaillardement en persiflant les autorités, c’est en somme assez rassurant.

Aussi faut-il lire ces lignes : Presque tous tendaient cruellement à éviter et à fuir les malades ainsi que leurs affaires. Certains pensaient que vivre avec modération et se garder de tout excès constituait un bon moyen de résister au fléau. D’autres, à l’opposé, estimaient que, face à un si grand mal, nul remède n’était plus sûr que boire beaucoup, se donner du bon temps, aller chantant et s’amusant alentour, tenter de satisfaire toutes ses envies, rire et se moquer de ce qui se passait. L’auteur de ce texte n’est pas un écrivain suisse laissant courir sa plume en l’an de disgrâce 2020. Non, il s’agit de l’Italien Boccace, qui écrit en 1349 Décaméron, un recueil de nouvelles, suite à l’épidémie de peste noire qui a ravagé Florence un an plus tôt.

Beuveries dans les tavernes florentines au XIVe siècle alors que les cadavres s’amoncellent dans les rues ; « méga teufs » dans les discothèques zurichoises au XXIe siècle avant que les autorités n’y mettent fin : bel effet miroir. Quand l’insouciance le dispute à l’angoisse. Quand l’affirmation des libertés s’oppose à la discipline. Quand le corps social donne des signes de fragmentation. Nous y voilà : après un été indolent, l’Europe, et la Suisse singulièrement ont été rattrapées par l’épidémie, redoutée par les uns, ignorée par les autres. Conséquemment, l’unanimité autour des mesures imposées se fissure.

Le temps du doute et de la lassitude.

Dans un sondage réalisé à fin octobre par le centre de recherche Sotomo pour la SSR, on observe une érosion de l’adhésion populaire aux restrictions de la liberté. Chez les jeunes en particulier, alors que les plus âgés souhaitent qu’on serre davantage la vis. La nécessité d’un confinement court divise aussi les Suisses. Sans surprise, les Latins ainsi que les gens de gauche y sont plus favorables que les Alémaniques et les citoyens de droite. Si la sidération avait étreint nos esprits ce printemps, vient le temps du doute et de la lassitude. Le Conseil fédéral et les cantons l’ont bien compris et n’ont pas sorti l’artillerie lourde comme la première fois. Il faut dire que les milieux économiques hurlent à la mort programmée. Si l’exigence sanitaire demeure au premier plan, elle concède tout de même une part de terrain.

L’homme moderne l’a oublié, mais l’histoire nous enseigne que ces lignes de fracture, comme ces arbitrages, ont déjà existé. Si l’on excepte son côté mondialisé, la pandémie actuelle, les réponses qu’on lui apporte et les émotions qu’elle suscite n’étaient guère différentes par le passé. Face à l’ignorance du mal, nos aïeux aussi avaient perdu la mémoire et la sidération prévalait : « Nulle part on ne se rappelait pareil fléau et des victimes si nombreuses. Les médecins étaient impuissants, car ils ignoraient au début la nature de la maladie ; de plus, en contact plus étroit avec les malades, ils étaient plus particulièrement atteints. Toute science humaine était inefficace ; en vain on multipliait les supplications dans les temples ; en vain on avait recours aux oracles ou a de semblables pratiques : tout était inutile ; finalement on y renonça, vaincu par le fléau. » Thucydide. Ve siècle avant J.-C., L’Histoire de la guerre du Péloponnèse. Chroniqueur direct de la peste d’Athènes, il choisit de décrire l’épidémie qui ravagea sa cité sans avoir recours aux mythes et aux dieux dont son époque faisait un usage immodéré. Un parti pris rationnel si moderne qu’il nous facilite les comparaisons.

En voici une autre, sur la peur et les réflexes qu’elle suscite : « Le mal, dit-on, fit son apparition en Éthiopie, au-dessus de l’Égypte : de là il descendit en Égypte et en Libye et se répandit sur la majeure partie des territoires du roi. Il se déclara subitement à Athènes et, comme il fit au Pirée ses premières victimes, on colporta le bruit que les Péloponnésiens avaient empoisonné les puits : car au Pirée il n’y avait pas encore de fontaines ». Deux mille cinq cents ans plus tard, la présomption de culpabilité a désigné, du moins burlesque au plus délirant, les Chinois, les pharmas, l’OMS, Bill Gates…

« La contagion émotionnelle est la même que par le passé »

Contemporaines ou moyenâgeuses, les populations succombent peu ou prou au même état émotionnel : « Même sans la presse ni internet, on observe les mêmes mots, la même contagion émotionnelle par le passé qu’aujourd’hui, explique Bernardino Fantini, historien de la médecine. Les épidémies ont toujours suscité peur, dégoût, empathie, solidarité, érosion de la discipline, découragement. » On a vu ce printemps les gens chanter aux fenêtres, une manière folklorique de manifester l’unité face à l’ennemi. Des joyeusetés balayées par la deuxième vague et l’abattement qu’elle provoque. « Après une forme de consolation apportée par la solidarité, les gens ont commencé à comprendre qu’ils étaient confrontés à un destin personnel », explique l’historien Philippe Bender. Il rappelle qu’à la différence d’autres épidémies, celle-ci touche des régions où la peur des guerres s’est évanouie depuis plus d’un demi-siècle. Par conséquent, la détresse collective n’en est que plus forte, car l’incrédulité et l’accablement frappent davantage ceux qui se croient à l’abri des vicissitudes que ceux régulièrement frappés par la calamité. « Aux applaudissements pour les chevaliers blancs des hôpitaux qui nous protégeaient succède le sentiment d’abandon, poursuit-il. Qui va nous protéger ? Désormais, le Saint Graal, c’est Pfizer.» Et de conclure, en forme de boutade : « La réaction de l’homme de la rue est similaire à celle de la bourse ! »

« Nos théories complotistes ont aussi leur pendant dans le passé, poursuit Bernardino Fantini. On attribuait la faute aux étrangers, car il était difficile d’admettre le spontané, même dans les sociétés plus fatalistes que la nôtre. » La modernité n’aura donc pas construit un humain plus résilient face à l’infortune. Et si notre prise en charge des malades est incomparable avec celle du passé, l’attitude devant l’ignorance du mal et la lassitude est identique : « Dans toutes les grandes pandémies, la deuxième vague est plus meurtrière que la première, explique Bernardino Fantini. C’est probablement dû au relâchement. » Ce fut le cas pour la grippe espagnole de 1918, pour les grippes asiatiques de 1957-1958 et de 1968.

La Peste d’Asdod par Nicolas Poussin 1630-1631

Semi-confinement en Suisse durant la grippe espagnole.

Aux mêmes maux, les mêmes remèdes. Conseiller d’État jurassien, Jacques Gerber rappelle que le Jura avait confiné sa population en juin 1918 jusqu’à la rentrée scolaire. Puis, coïncidence ou sombre présage, le canton avait récidivé en novembre devant une deuxième vague meurtrière, jusqu’en juin 1919. De son côté, Genève avait fermé les églises en tolérant les cérémonies religieuses en plein air, fermé les lieux publics et les restaurants et imposé le port du masque dans les trams. La quarantaine, elle aussi, est un vieux refrain, puisqu’elle a été introduite au XIVe siècle, lors de la peste noire. Les autorités ont alors fermé les frontières, établi des cordons sanitaires et bouclé les lieux publics. Le Moyen Age avait même l’équivalent de nos tests, bien que pas opérants : « Au XVe siècle déjà, puis au XVIIe, il fallait un certificat de santé pour passer d’un pays à un autre, explique Bernardino Fantini. Sur les bateaux, les membres d’équipage étaient contrôlés dans chaque port. Si un navire égarait ce document, les autorités l’empêchaient d’accoster. »

« Une phase neurasthénique du renoncement. »

Enfin, toute épidémie représente un terreau contestataire idéal. « On peut tirer un lien entre l’Insurrection républicaine à Paris en 1832 et l’épidémie de choléra qui l’a précédée, raconte l’historien. À cause de la pauvreté générée, mais aussi par les mouvements qui s’en prennent à la gestion des autorités et aux attaques contre les libertés. Au XIXe siècle, on a même vu des assauts liés à des quarantaines. » Évidemment, nul n’imagine les Uranais ou les Vaudois marchant sur le Palais fédéral pour faire rendre gorge à Alain Berset. La contestation s’affiche en privé, sur les réseaux sociaux ou dans la rue sur un mode bon enfant, comme cette manifestation dansante en pleine ville de Zurich samedi dernier. Des images qui, en Suisse romande, ont suscité condamnation ou jalousie, selon qu’on se trouve dans le camp des résignés ou des contestataires. Thucydide encore : « La maladie déclencha également dans la ville d’autres désordres plus graves. Chacun se livra à la poursuite du plaisir avec une audace qu’il cachait auparavant. »

Mais si la mauvaise humeur enfle en Suisse, on est encore loin d’un climat insurrectionnel, puisque pour faire la révolution, il faut un projet plus ou moins cohérent, rappelle Olivier Meuwly, historien. Les gens rongent leur frein mais ne bougent pas. Est-ce la peur du vide ? Ou le complexe de Stockholm à l’égard de l’autorité ? Tout dépend de la phase de l’histoire dans laquelle nous nous trouvons : « Si l’adhésion est vacillante, on semble encore dans une phase neurasthénique du renoncement, constate Olivier Meuwly. Nos sociétés, habituées à tout obtenir tout de suite, apprennent que tout n’est plus accessible. D’où la déprime. »

Le fédéralisme est aussi devenu un objet de critiques, puisqu’il complique nos affaires. Les Genevois en mal de shopping doivent aller dans le canton de Vaud, les Vaudois en mal de restaurants, à Berne. On crie à l’incohérence, on jette l’anathème sur les politiques, on invente le « coronagraben ». Ce genre de débat va-t-il rester courtois ou dégénérer ? Le seuil de tolérance aux contraintes sera-t-il franchi ? L’État démocratique résistera, parce qu’il a le culte de la liberté et du droit, répond Philippe Bender. L’individu libre et conscient est plus fort que l’administré passif. Quant aux frictions du fédéralisme, c’est une lutte à laquelle notre vieille gouvernance est habituée. Même s’il est plus facile à un pays d’être centralisé dans ce genre d’épreuve, le fédéralisme permet de moduler les réponses et de relancer la machine. Si on ne sait pas ce que l’histoire retiendra de cette épreuve, elle nous renseigne sur l’endurance de l’humanité. Qu’on danse à Zurich ou qu’on rase les murs à Genève.

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