Joe Biden…et nous…?

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Le trumpisme, ce produit de la rencontre du ressentiment des classes moyennes et populaires paupérisées par la mondialisation et de l’histrionisme d’un milliardaire énergumène, est sur le point de prendre fin. Mais non ce ressentiment lui-même. Il s’exprime aux Etats-Unis et aussi en Europe, notamment en France à travers le mouvement des « gilets jaunes ». Trump a perdu l’élection, mais il a pour partie gagné la bataille de l’opinion. Par le bruit et la fureur.

Son éviction de la scène internationale n’en était pas moins une urgente nécessité, car il était en train de désarmer complètement les démocraties face à leurs concurrents ou adversaires, en particulier la Chine et l’islamisme. Il a plus fait contre l’Alliance atlantique que tous les régimes communistes, de tous temps et en tous pays. En parlant de la « mort cérébrale de l’Otan », Emmanuel Macron s’était contenté d’un constat désabusé.

L’heure est donc à la reconstruction.

Il était grand temps, car depuis quatre ans, sinon davantage, l’Europe ne disposait plus de système de défense, et partant de politique étrangère digne de ce nom. On l’a bien vu au Proche-Orient, qui la concerne au premier chef, où le retrait américain, déclenché par Obama, a littéralement paralysé les Européens, malgré les efforts de la France, et permis à d’autres acteurs, telles la Russie et la Turquie, de jouer un rôle majeur. Il y a là un paradoxe : la carence américaine aurait dû, depuis au moins quatre ans, inciter les Européens à prendre leur destinée en main. Il ne s’est hélas rien produit de tel, les pays de l’Est, Pologne en tête, ayant continué contre l’évidence à se persuader que le parapluie américain continuerait à fonctionner contre une éventuelle menace venue du grand voisin russe. Les Américains ont eu beau envoyer des messages répétés en sens inverse, l’Est européen a persévéré dans le déni de réalité. Il n’est pire sourd que celui qui ne veut entendre.

Les Anglais, de leur côté, ont occupé tout leur temps et aussi le nôtre à déclencher, puis à mettre en œuvre un Brexit qui est, on le voit jour après jour, un contrat perdant-perdant. Pour des raisons qui ne sont pas très différentes de celles des Américains, ils ont placé leur confiance dans la personne de Boris Johnson, un clone britannique de Donald Trump, qui lui-même voulait à son tour croire, contre l’évidence, à une relation spéciale avec le grand frère américain. Ayant placé tous ses espoirs dans Trump lui-même, l’ébouriffé de la Tamise vient de recevoir, avec l’élection de Joe Biden, une claque retentissante. Si elle devait avoir pour résultat de commencer à ouvrir les yeux à l’ensemble du peuple anglais, ce serait là pour nous le premier effet heureux de cette élection. Sans trop d’illusions toutefois, parce que voici des années, voire des décennies, que le Royaume-Uni parcourt en somnambule la scène internationale et met tout son soin à éviter de se réveiller. Quant à l’Allemagne d’Angela Merkel, on dirait que toute sa politique étrangère consiste à vendre aux Américains des Mercedes dans les meilleures conditions, tout en espérant qu’en retour ceux-ci assureront sa défense à titre gracieux. Ce n’est pas très sérieux, et l’on ne voit guère sur ce point Joe Biden, qui considère le Brexit comme une erreur historique de l’Angleterre, infléchir la politique américaine : la grande liaison transatlantique contre les deux frères anglo-saxons est une pure illusion entretenue outre-Manche depuis Churchill lui-même.

La France est donc encore une fois bien seule.

Depuis que le général de Gaulle est entré comme un éléphant dans le grand magasin de farces et attrapes occidental, c’est une situation dont nous commençons à avoir l’habitude. Quelque jugement que l’on porte par ailleurs sur Emmanuel Macron, il faut lui savoir gré de reprendre à son compte la politique gaullienne, illustrée entre-temps par l’approfondissement de la relation franco-allemande au temps de François Mitterrand et par l’affirmation, grâce à Chirac, de l’indépendance à l’égard de la politique proche-orientale de George W. Bush. Je ne vois pas d’ailleurs, ni dans l’opposition d’extrême droite ni dans celle de la gauche à Macron, de reproches à l’égard de la politique étrangère de l’actuel président de la République.

Mais que de temps perdu, et non par notre faute ! Je relisais récemment quelques pages du Bloc-Notes de François Mauriac (*), dont nous commémorons la mort à quelques semaines de celle du Général. Il est déjà question, en date du 28 janvier 1963, de la solitude de celui-ci dans son opposition à l’entrée de la Grande-Bretagne dans le marché commun. « Il dépend de lui aujourd’hui de sauvegarder les chances de l’Europe contre toute hégémonie anglo-saxonne et de préparer la France à occuper dans cette Europe toute sa place, non pas forcément la première, mais pleinement la sienne ».

A un demi-siècle de distance, l’Histoire se répète.

La France est peut-être seule, mais elle a désormais un allié de poids : la force des choses. L’idée d’une défense européenne indépendante, ou mieux encore, de la souveraineté européenne dans la fidélité à ses alliances traditionnelles n’est pas un choix, c’est un impératif. Et si les Européens ne s’en convainquent pas immédiatement, on les forcera à être libres, comme dit Rousseau dans le Contrat social. Après tout, assumer notre propre défense, c’est ce que les Américains, lassés d’en payer le prix, nous demandent, tous présidents confondus, depuis des années, et la place de premier plan promis à Antony Blinken, francophile et francophone, dans la future administration Biden est un présage favorable. Alors, espérons…

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