La culture de l’émotion…

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« Les pensées, les émotions toutes nues sont aussi faibles que les hommes tout nus. Il faut donc les vêtir » écrivait Paul Valéry dans Tel quel.

Quatre-vingts ans plus tard, cette citation aux accents d’adage n’a pas fini de se vérifier. Des manifestations répétées en hommage aux victimes au culte des images, en passant par le champ lexical des hommes politiques, le XXIe siècle est bel et bien le siècle de la libération des émotions. Si ces dernières sont indispensables à la vie de la cité, leur place est aujourd’hui sujette à discussion. S’appuyant sur un individualisme croissant, l’empire des affects ne cesse de s’étendre, remettant fortement en question le rôle que peut encore jouer la réflexion dans les débats publics. Et, au nom de l’offense, de la blessure d’orgueil, certains s’autorisent le pire. Le 16 octobre, Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), était égorgé par un islamiste. Décapité pour avoir montré des caricatures de Mahomet à ses élèves lors d’un cours sur la liberté d’expression… À la suite du fameux cours, des parents s’étaient offusqués, allant jusqu’à publier le nom de l’enseignant sur Internet. Pour le ministre de l’Éducation nationale, pourtant un des fers de lance de la laïcité au sein de l’exécutif actuel, le moment où Samuel Paty a suggéré à certains des élèves de sortir de la salle pour ne pas être choqués « a pu être vécu comme une discrimination ».

Ainsi, s’émouvoir dispense de réfléchir. Une invasion des sentiments qui « contribue à atomiser la société en ramenant l’individu à sa souffrance personnelle ou à son ressenti individuel ; elle dépolitise les enjeux en les transformant en question morale », estime Anne-Cécile Robert, journaliste au Monde diplomatique, professeure associée à Paris-VIII et auteure de la Stratégie de l’émotion (Lux éditeur, 2018). En d’autres termes, compassion n’est pas raison.

Certes, la manipulation des émotions a un long passé derrière elle. Déjà, au siècle dernier, le pouvoir s’employait à contrôler les émotions et la production des émotions collectives. « On se souvient par exemple des grands meetings nazis où les émotions populaires étaient manipulées au service de l’idéologie du pouvoir », rappelle Anne-Cécile Robert. Avant d’ajouter : « Ce qui est nouveau, c’est l’ampleur du phénomène. »

La fabrique des victimes.

Ces dernières années, le diktat des émotions a enfanté dans nos sociétés l’indignation. Les motifs sont variés : lutte contre le patriarcat, pour le pouvoir d’achat, contre les violences policières, pour le bien-être animal… Il y a dix ans, dans son manifeste Indignez-vous ! Stéphane Hessel rassurait ses lecteurs, tout le monde aurait son objet de combat : « Je dis aux jeunes : cherchez un peu, vous allez trouver. » Ces combats bénéficient aujourd’hui d’une solide caisse de résonance à travers les réseaux sociaux. À cela s’ajoute la participation active des chaines d’info en continu diffusant en boucle les mêmes images entre deux débats sur l’actualité la plus brûlante qui soit. La distance n’est plus de mise et la colère prend le pas sur la réflexion. Un changement que certains jugent salvateur : « L’indignation doit entrer au Panthéon », estimait en 2013 le journal Libération, tout en consacrant Stéphane Hessel « homme du siècle ». L’homme n’est plus de ce monde, mais ses idées perdurent. Dorénavant. L’ambiguïté est liquidée au profit d’un manichéisme personnalisé selon la sensibilité de chacun.

Sur le banc des accusés, les médias ne sont pas seuls, les politiques les accompagnent. Dans une logique de séduction, la classe dirigeante cède à la tyrannie des affects. En juin, lors des mobilisations Black Lives Matter importées en France, Christophe Castaner, alors ministre de l’Intérieur, déclarait : « Je crois que l’émotion […] dépasse au fond les règles juridiques. » L’État de droit disparait donc devant les affects situés au sommet de la pyramide des normes. À court terme, le gain politique et symbolique est assuré, la probabilité de déplaire très faible. Ainsi, les faits divers sont exploités : une nouvelle mesure à chaque événement. Les annonces doivent précéder la vox populi. « Les grandes lois répressives ont souvent été adoptées sous le coup de faits divers tragiques et portent d’ailleurs parfois le nom d’une victime », note Anne-Cécile Robert.

À une époque où les héros manquent à l’appel, les victimes les remplacent. En effet, ces dernières apparaissent survalorisées. Et malheur à qui s’aventurerait à remettre en question leurs propos. Les réseaux sociaux crient santo-subito » et les médias approuvent. « S’il est normal d’être à l’écoute des victimes, leur parole ne peut constituer la base de l’ordonnance sociale, car la victime n’exprime pas la totalité de la réalité d’une situation », met en garde l’essayiste.

Dernièrement, la Mairie de Paris a inauguré une plaque commémorative en l’honneur de l’officier supérieur de gendarmerie Arnaud Beltrame, tué par un terroriste islamiste en 2018. Sur la plaque, la mention « victime de son héroïsme » laisse entendre que l’homme a été victime de… sa vertu. Un hommage qui confisque au gendarme le statut pourtant mérité de « héros », tout en illustrant l’incapacité des institutions à célébrer autre chose que des victimes.

Comme pour expier une culpabilité latente à l’égard des délaissés de l’ultralibéralisme économique, certains dirigeants politiques se sont empressés de convoquer les affects dans leurs discours. Un vernis utile : « Quand les partis socialistes, supposés préoccupés d’égalité sociale, se sont convertis à l’économie de marché et à l’ultralibéralisme, ils ont cherché à compenser ou à masquer ce reniement par des discours émotionnels du type « ne laissons personne sur le bord du chemin » (Mitterrand, Blair) ou « adoptons le ‘care’ (Martine Aubry) », explique Anne-Cécile Robert. Désormais, les projets collectifs se bornent à la fête (l’Homo festivus) ou aux marches blanches en hommage à la victime du moment.

Quand le marché s’en mêle.

Même comportement du côté des entreprises, qui ont compris la force que pouvaient représenter ces émotions contrôlées. La mode est aux formations en « gestion des affects négatifs », au développement du « bien-être au travail », au « management émotionnel » … En 2000, la société Google inaugurait même le premier poste de responsable du bonheur au travail, Chief Happiness Officer. Les dirigeants ont tout à y gagner : non seulement la productivité des équipes augmenterait, mais encore l’expression sociale en entreprise se limite dorénavant à l’expression individuelle de chaque salarié, au détriment de toute action collective.

Doit-on pour autant liquider l’émotion de la sphère sociale et politique ? Certainement pas. Selon Anne-Cécile Robert, il s’agit plutôt de « la remettre à sa place ». Affronter les défis posés par l’époque, faire face à la dureté du temps implique de répondre à des opinions plutôt que de faire face à des sentiments. Dans le cas contraire, la société compassionnelle risque fort de devenir une société victimaire substituant le mélodrame à la tragédie.

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