Les réseaux sociaux…

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Les réseaux sociaux. De l’Amérique, où ces plateformes ont démontré qu’elles sont désormais un instrument électoral suprême, à sa propre vie intime, sexuelle, affective ou professionnelle. De Zuckerberg, arbitre de ce que peut dire, ou ne pas dire, un président des États-Unis, à vous, à moi. De ce que l’on sait maintenant, nous avons conclu, presque partout, deux ou trois choses : le populisme triomphant est lié à Internet comme les révolutions d’autrefois étaient liées au dazibao et les réformes du Moyen Âge à l’imprimerie. On a aussi saisi la nécessité, même décriée, de lois qui protègent la vie de chacun, punissent la diffamation ou tracent la limite entre la viralité et la vérité. On plaidera, enfin, pour une mesure dans l’usage des réseaux sociaux et une règle contre l’impunité et pour la responsabilité. 

Mais il se trouve que le mal des réseaux va plus loin. Les réseaux de nos jours influencent notre manière de penser, même si on reste loin de leurs appels insistants. À distance du smartphone, on pense à lui en préparant sa déclaration, en se promenant avec sa famille dans la rue si on est une personne publique, attentif à la jungle numérique au cœur même de la cité policée. On s’habitue peu à peu à vivre sous la menace de la divulgation et à y répondre par des précautions. Mais tout ceci n’est pas encore la vraie calamité. Il s’agit d’encore plus abyssal : l’esprit. 

Réflexion dégradée en influence. 

Voilà que les plateformes donnent à consommer une manière de paraître et de réfléchir, mais aussi décident de qui pense et prend la parole et comment. Car en prenant la parole, on sait qu’on y risque la sentence de la phrase unique d’abord : de tout un raisonnement, le réseau retiendra une seule phrase, chargée à la fois de vous résumer et de vous réduire. Et dans la seconde qui suit, le lapidaire autorisera la lapidation, puisque c’est cette même phrase qui sera reprise dans les commentaires, les analyses ou les polémiques qui dévoreront votre déclaration. Pire encore, ceux qui sont chargés d’assurer l’infinie explication du monde ne sont plus, généralement, ceux qui pensent, mais ceux que le réseau a déjà désignés par effet d’algorithmes et de statistiques comme influenceurs. La réflexion, dégradée en influence, se contentera parfois d’une vulgaire parenté avec la propagande et y perd sa fondamentale autonomie.

C’est que les réseaux imposent une manière d’écrire (courte, sentencieuse, injuste pour la totalité du raisonnement, spectaculaire, dérisoire et racoleuse), une façon de médiatiser (les journaux se retrouvent piégés par l’obligation d’imiter Internet et de le dépasser au lieu de s’en distinguer) et une manière de vivre et de réfléchir : poseuse, « mannequinanisée », cultivant le bref, sensible au commentaire, débridée, dictée par la peur de la haine ou trompée par le « j’aime » universel. 

Copistes sans l’art de l’enluminure. 

On pense désormais (on écrit, on vit) selon le réseau. On l’admet comme force centrifuge de nos réflexions et mode d’être. D’ailleurs, le réseau est la loi universelle nouvelle qui a déjà déformé la manière de lire. Oui : on lit, comme aux temps anciens, de haut en bas, on ne feuillette pas mais on déroule, on vole, s’approprie, falsifie. Peu à peu, la « couverture » disparaît et avec elle la propriété intellectuelle, les droits d’auteur inventés par l’Occident et ses imprimeurs, le papier comme possession, l’idée immobilisée par la rigueur typographique, l’authenticité. On « scrolle », fait défiler, on y perd le corps et ses limites, la loi et sa nécessité, le vrai sous l’apocryphe. Risible saut vers l’arrière : voilà qu’on restaure, avec un curseur, le geste qui précéda Gutenberg, le copier-coller comme… des copistes du Moyen Âge, mais sans l’art de l’enluminure.

Plaidoyer en faveur du retour à l’autonomie intellectuelle face aux réseaux et à l’intimité face à l’exposition permanente. Mais c’est parce que le futur numérique fait peur. On croyait au seul mal de l’addiction, on découvre qu’il s’agit du démantèlement de notre façon de penser le monde et soi-même.

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