La gargouille…

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En janvier prochain, l’incroyable bouffonnerie des années Trump appartiendra à l’Histoire, que ce dernier se retire proprement ou non. En Europe, on se réjouit à juste titre, mais avec une imprudente emphase : attention à la gueule de bois. La disparition de notre épouvantail préféré ne suffira pas à faire revenir les beaux jours.

L’écrivain américain Ambrose Bierce, connu, entre autres, pour son Dictionnaire du diable, avait ainsi défini la gargouille : « Tuyau d’évacuation de l’eau de pluie sur l’avant-toit des constructions médiévales, généralement sous la forme grotesque d’un ennemi personnel de l’architecte ou du propriétaire du bâtiment. » Donald Trump fut, à l’évidence, une magnifique gargouille pour l’Europe : un repoussoir ridicule et décoratif, mais dont la nocivité à notre égard fut – relativement – limitée.

Le sabotage de l’accord nucléaire avec l’Iran est, bien sûr, à compter parmi les dégâts. Encore qu’il est permis de douter de la bonne foi du régime de Téhéran. Le retrait de l’accord de Paris sur le climat ? Certainement. Le retour américain dans le concert des nations sur le sujet annoncé par Joe Biden corrigera partiellement cela.

À l’inverse, Trump, à certains égards, a un peu servi l’Europe. À son corps défendant : son mépris affiché pour l’Union, son soutien au Brexit, et la manière dont il a traité ses alliés de l’Otan ont plutôt été une incitation à accélérer l’intégration continentale. Notamment en Allemagne, qui équilibrait traditionnellement son engagement entre l’Europe et l’Amérique.

Butor twitttomaniaque.

Globalement, il est vrai, les capitales européennes seront soulagées de ne plus avoir ce butor twitttomaniaque et antieuropéen à la Maison-Blanche. Le retournement de veste express des partisans du Brexit, qui se mettent bien vite à chanter les louanges de Biden, en est une conséquence notable. Joe Biden avait désapprouvé le départ britannique de l’Union, et a même averti Londres que, dans l’hypothèse d’un « no deal », toute remise en question de l’accord de paix irlandais du Vendredi saint serait une ligne rouge. Boris Johnson, après avoir tant misé sur Trump, se retrouve dans une posture encore plus inconfortable. Et c’est ainsi que le Brexit, qui fit la joie et l’espoir des souverainistes du continent en 2016, se rapproche dangereusement du cauchemar pour les Britanniques. Triste, mais pédagogique : le bonheur est rarement dans le rabougrissement.

Pour le reste, qu’attendre du nouveau boss de la Maison-Blanche ?  Il ne faut pas se tromper, le désintérêt pour l’Europe ne date pas du tonitruant Donald. Barack Obama, idole des Européens, avait largement entamé la bascule de l’Amérique vers le Pacifique, tirant – assez logiquement – les conséquences de l’essor asiatique, et notamment chinois.

L’avènement de Biden promet des relations plus courtoises et constructives, pas une volte-face stratégique. Le Vieux Continent demeure avec ses problèmes. Son déficit de croissance par rapport à l’Amérique et surtout la Chine, ainsi que sa vulnérabilité face aux géants du numérique issus des deux superpuissances ne risquent pas de disparaître tout de suite. Politiquement et militairement, son apathie et sa division face à Recep Tayyip Erdogan (qui continue à recevoir d’importants subsides de l’Union) sont un signe de sa faiblesse. Et de sa relative solitude. Biden est beaucoup plus sévère que Trump à l’égard du maître d’Ankara. Mais au-delà, quel sera son degré d’implication face à l’internationale islamiste ?

Seuls.

Ce qui est probable, c’est en tout cas la poursuite du désengagement américain, qui ne veut plus jouer au « gendarme du monde ». La nécessité de la défense européenne reste donc intacte, même si certains États membres pourraient être tentés de croire au retour de l’Amérique, et donc de se dispenser de l’effort financier que celle-ci représente.

Dans le domaine du commerce, le protectionnisme trumpien ne va pas s’évaporer non plus comme cela. Le Buy American de Biden a une allure moins agressive que le America First de Trump, mais il en a un faux air. Si le « president-elect » est moins hostile aux traités de libre-échange que son prédécesseur, il ne faudra pas compter sur son angélisme.

Quant à la France, pays le plus socialiste du monde occidental, si l’on en juge par ses dépenses publiques, qu’elle ne s’imagine pas avoir trouvé en Biden un allié idéologique susceptible de faire pencher ses voisins européens vers sa conception ultra-extensive de l’État providence. Le renforcement de l’Obamacare ne fera pas de l’Amérique un pays scandinave…

Tout ça pour ça ? Le clap de fin de ce clownesque mandat est évidemment une bonne nouvelle. Mais la mise au rancart de la gargouille trumpienne aura aussi pour conséquence de nous laisser un peu plus seuls face à nos faiblesses et contradictions

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