Voici venu le temps de l’acédie!

le

C’est thomas d’Aquin qui a décidé que ce sentiment flottant, cette inclination de l’esprit, cet état de paresse triste et épuisée était un des sept péchés capitaux. Aux côtés de six autres infiniment plus pittoresques comme la colère, l’orgueil, la luxure, l’envie. Il est facile de démontrer que ce fut une erreur du grand philosophe d’avoir rangé une inoffensive mélancolie au milieu de la tumultueuse cohorte des péchés mortels : il y a eu de tout temps des transpositions artistiques des vices les plus populaires, comme il existe des adeptes enthousiastes revendiquant leur péché capital favori – la gourmandise et la luxure étant les plus votés. L’acédie, elle, personne n’y pense, on l’oublie jusqu’à ne plus vraiment savoir ce qu’elle signifie. Au point que le catéchisme moderne a cru bon de lui adjoindre le terme réducteur de « paresse ».

Ce sont les premiers Pères de l’Église qui l’ont définie et en ont souligné le risque pour les contemplatifs, les isolés en tout genre. L’acédie était, d’après eux, un vice dangereux parce qu’elle sapait l’énergie spirituelle des hommes qui avaient choisi de se consacrer à la méditation. Comprenez bien et imaginez le contexte : c’était l’époque où des ermites et anachorètes se coupaient du monde pour s’éloigner des tentations ; certains passaient leur vie dans des grottes, en sortaient pour regarder les nuages et se nourrir de racines et de lézards ; d’autres – plus radicaux : les « stylites » – se perchaient sur des arbres ou de vieilles colonnes ébréchées et décidaient de ne plus en descendre de toute leur existence ; ils étaient lavés par la pluie, séchés par le vent, vêtus et nourris par la charité des passants. Le risque majeur, d’après des éminents hommes d’Église, était qu’ils oublient leur engagement religieux, qu’ils négligent de pratiquer un éveil constant de l’activité spirituelle et sombrent dans une somnolence compréhensible mais déplorable. Coupables d’un repli sur soi tout à fait contraire à la joyeuse vivacité du vrai croyant. Pauvres ermites ! Pauvres stylites ! On ne peut que leur adresser une pensée émue à l’heure de nos confinements en chambres et en appartements.

C’est que la Saison Deux de l’épidémie est bien différente de la Saison Un. Le printemps n’est plus, et avec lui ont disparu les balcons fleuris, les rendez-vous chantants et applaudissants, les blagues sur nos écrans, la ferveur des messages solidaires. La nuit tombe tôt, le brouillard et la pluie assombrissent des journées sans vie sociale et rendent glissante la pente qui nous entraîne vers le gouffre de l’acédie.

Confinés célibataires, orphelins de la plus grande partie de vos obligations professionnelles, endormis devant votre télé, vous lavant sans conviction, vous habillant de plus en plus tard, reprenez-vous ! Votre lassitude porte un nom ancien et honorable. Votre apathie ne ressemble pas (faut-il le regretter ?) à un péché capital ; un sursaut de fierté s’impose. Peut-être faudra-t-il vous unir en un mouvement dont le nom est à trouver. Les Acédiques ? Horreur : cela renvoie directement à Pôle emploi. Les Acédiens ? Pas brillant non plus.

Pour changer les choses, commençons par « dérubriquer » ce qui a été mal classifié pendant des siècles. Internet nous donne les instruments de notre ambition. On pourrait par exemple lancer au plus vite une pétition sur la plateforme Change.org. Son intitulé sera un cri de ralliement des victimes de l’acédie. Il est indispensable d’être mobilisateurs pour pouvoir être repérés en ligne, récolter des milliers de signatures et espérer – ô consécration suprême pour les pétitions – une reprise dans les pages « Idées » du journal Le Monde. Pour cela il faut un titre captivant.

Que diriez-vous de : « Réhabilitons l’acédie. Elle n’est coupable de rien : c’est la société qui est ennuyeuse ».

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.